L’entrée de Thomas Reif, Allemand de 24 ans, dans le 5e Concerto de Mozart, s’apparente à une apparition céleste… Pénétrant ensuite dans le vif du sujet, le candidat se révèle un musicien fin et cultivé, rendant à Mozart sa puissance mélodique et sa théâtralité, tant dans les échanges avec l’orchestre que dans la façon de faire parler la musique, y compris la cadence (de sa propre plume).

Mélange de réserve et d’exubérance

Quant au jeu lui-même, on soulignera une sonorité brillante et fine, peu vibrée, une excellente justesse, des phrasés sobres et expressifs, un mélange de réserve et de joyeuse exubérance, où vient parfois se glisser une délicieuse mélancolie. Le mouvement central, d’une grande délicatesse, est dénué de toute affectation, et le finale - fines ornementations, allant, goût - confirme les qualités du musicien.

Magnifique personnalité

Suyeon Kang, 20 ans, Australienne née à Séoul, a choisi le 4e Concerto dont elle joue le prélude avec l’orchestre (sourires complices au Konzertmeister…).

Son entrée révèle un son assez acide, une conduite tonique, parfois précipitée, ainsi que quelques accrocs trahissant sa nervosité et son progressif inconfort, avec une relative accalmie au moment de la cadence - signée, là aussi, par la candidate elle-même. Mouvement lent plus détendu mais avec quelques défauts d’intonation et une curieuse cadence de type improvisé. Le rondeau final connaîtra encore quelques tensions avant l’échappée finale, plus libre, assez réussie.

Matsunami Michiru, Japonaise de 20 ans très appréciée au premier tour, ouvre son récital avec la sonate d’Ysaÿe avec laquelle elle obtient bientôt un silence qui ne trompe pas… Cette candidate raconte la musique, et captive, et dispose, pour y parvenir, d’immenses moyens, techniques et artistiques. Dans le "Recitativo" indiqué "dolce, cantabile ma leggero" par Vykintas Baltakas, la pièce, prise à contresens, connaîtra quelques orages avant d’enfin s’envoler (est-ce une bonne pièce ?).

Enfin, dans l’ambitieuse 3e Sonate de Brahms, donnée avec Sato Takashi au piano, la musicienne attestera pleinement tout ce qu’on avait déjà entendu au premier tour, notamment l’art de l’énonciation, la détente (respiration), la vive conscience du contexte harmonique et, cerise sur le gâteau, le talent de chambriste, dans une dramaturgie toujours sous contrôle. Une magnifique personnalité.

Fantasque, léger, imaginatif

La Coréenne Song Ji Won, 22 ans, commence par Ysaÿe où elle affiche une belle maîtrise et une sorte de vision intérieure, même si son univers - son "ambiance" - est plus formel que celui de Michiru et son finale essentiellement technique. Son "Recitativo", fantasque, léger, imaginatif, est par contre le premier jusqu’ici à rejoindre les intentions du compositeur.

Dans la Sonate n°7 de Beethoven, la violoniste formera un excellent duo avec Jonas Vitaud, avec des entrées toujours sensibles et musicales (… la musique préexiste) et de jolies prises de risques, partagées avec le pianiste, notant, à travers tout, la stabilité rythmique, la qualité de son, la justesse, l’engagement. Finale éblouissant.


Formidable Kenneth Renshaw

Accompagnée du prince Emmanuel, la reine Mathilde est à nouveau présente pour les concertos de Mozart de cette deuxième journée. Les concertos, ou le concerto : ce sera le cinquième en la majeur, et plutôt deux fois qu’une.

Avec Mohri Fumika, 21 ans, ce sera un Mozart lisse et sans autres aspérités que quelques très légers accidents de sonorité dans le premier mouvement. Dans sa robe bustier saumon semée de petits brillants dorés, la Japonaise reste enfermée dans une concentration parfaite. Hélas, l’interprétation est aussi impassible que son visage : il y a toutes les notes, les incontournables (vraiment ?) cadences de Joachim, les affects adéquats au bon moment, une sonorité ronde et chatoyante, mais l’encéphalogramme peine à s’animer. Gracieux, mais dépourvu de toute imagination.

Le monde change et Mozart n’est plus le même avec Kenneth Renshaw, 21 ans lui aussi, costume noir sur chemise noire ouverte. A sa façon de retenir, une fraction de seconde, le début de sa première phrase, confirmée par la première ornementation qu’il glisse très vite, on a compris que l’Américain a beaucoup plus à dire et qu’il ne se contentera pas d’une simple reproduction. Sa lecture est riche et inventive, les cadences sont de sa plume et, si certains risques se paient parfois de légères scories, on préfère mille fois cela. Sa musicalité intense rayonne dans l’adagio, sa vivacité et sa finesse font merveille dans le rondeau final.

Une interprétation convaincue et convaincante

Solenne Païdassi (30 ans depuis dimanche) démarre en solo avec la sonate d’Ysaÿe : allemande dans un monde lointain et clos, puis sonorité se libérant peu à peu jusqu’à culminer dans un finale enthousiaste. Son "Recitativo" de Baltakas n’a rien de fugace ni léger : il est, au contraire, puissamment dominé, intensément habité, presque surinvesti. L’œuvre du Lituanien se prête décidément à des approches bien différentes. Le plat de résistance de la Française sera… français, et rare : la première sonate pour violon et piano de Camille Saint-Saëns, œuvre de 1885 qu’on a peu l’occasion d’entendre. En parfaite entente avec le pianiste Thomas Hoppe, elle en donne une interprétation convaincue et convaincante, empreinte tout à la fois de lumière et de sérénité. Un beau moment de musique de chambre, mais qui offre malgré tout le final virtuose qui sied à une telle prestation.

Les yeux dans les yeux

Hoppe a à peine quitté la scène que, hop, il y remonte déjà en compagnie de Rosanne Philippens, 29 ans. C’est que la Hollandaise, qui aime assurément à sortir des sentiers battus (elle a choisi pour la finale le premier concerto de Szymanowski !) a décidé, elle, de finir avec Ysaÿe. Ce sera une lecture volontaire, intense, d’une cohérence implacable. Menée qui plus est en véritable face-à-face avec la salle, plantée de face, les yeux dans les yeux, presque bravache. Mais avant cela, il y aura eu un Baltakas décidé et parfois presque rageur, et un autre très beau moment de musique de chambre : la deuxième sonate de Brahms. On espère la revoir, et pas seulement pour Szymanowski.