Robert Palmer est blanc, mais il a écrit davantage et mieux que quiconque sur le blues, jusqu’à sa disparition en 1997. Né en 1945 à Little Rock (Arkansas), à moins de deux heures de la frontière du Mississippi voisin, le jeune homme étudie l’ethnomusicologie, se forme au saxophone et à la clarinette, et fait ses armes comme chroniqueur musical. Quelques années plus tard, il fonde un magazine de blues à Memphis, collabore avec Rolling Stone, et devient le tout premier journaliste à écrire exclusivement sur la musique populaire pour le respecté New York Times. Nous sommes en 1981. La même année, il publie son célébrissime Deep Blues, ouvrage de référence absolu sur le genre, qui bénéficie, enfin, d’une traduction en français.

Profondément imprégné par la culture de la région, l’auteur a le génie de plonger le lecteur au cœur de la vie quotidienne des grands bluesmen du delta du Mississippi, et de parfaitement restituer le contexte de l’époque. "Plus forts, en meilleure santé et plus dociles", les Noirs sont de facto mis en concurrence avec les Hillbillies, au début du XXe siècle, ces Blancs pauvres des collines, l’ennemi juré et naturel.


L’esclavage n’est plus, mais il a laissé la place au sharecropping, qui n’est autre qu’une exploitation légale et féodale de la main-d’œuvre bon marché dans les champs de coton. Voilà pour le contexte, le récit de Deep Blues peut commencer.

En 1941, deux musicologues et collectionneurs de chansons populaires se rendent dans la région à la recherche du bluesman Robert Johnson. L’homme est mort, empoisonné trois ans auparavant par "une glace" - un verre de whisky piégé - mais tous deux tombent sur un autre musicien local, Muddy Waters, fil conducteur du livre de Palmer, pour qui il illustre mieux que quiconque "l’origine et l’évolution du Delta blues".

© D.R.

Trois extraits de "Deep Blues"

Clarksdale, 1941

"Après tout , il y avait d’autres musiciens aussi bons que Robert Johnson, et ils étaient suivis avec la même dévotion par ces gens qui passaient leur week-end à boire du whisky de contrebande, à jouer de l’argent, à se déhancher en dansant le Snake Hips et à chercher des relations d’un soir. Il se trouve que l’un d’eux avait un style très similaire à celui de Robert Johnson : il vivait à la plantation Stovall, à cinq ou six kilomètres de Clarksdale, dans une cabane qui, le week-end, faisait également office de juke house, c’est-à-dire d’endroit où l’on prenait du bon temps. C’était aussi lui qui distillait le meilleur whisky de contrebande des environs. Parfois, il jouait de la guitare dans un petit string band du coin ; d’autres fois, il était accompagné par un seul musicien ; enfin, il lui arrivait aussi de se produire en solo. Il s’appelait McKinley Morganfield, mais tout le monde le connaissait sous le nom de Muddy Waters."

Chicago, 1943

"La guitare électrique était apparue sur les disques de jazz et de blues à la fin des années 1930, et lorsque Muddy s’en offrit une en 1944, son usage était encore peu répandu. Ça ne lui plaisait pas autant que ses vieilles guitares acoustiques, mais ça permettait de couvrir le bruit dans les bars du ghetto. En 1946, il se produisait régulièrement avec un petit groupe composé de Claude Smith, un guitariste du Delta qui venait de l’Arkansas, et de Jimmy Rogers, qui avait appris à jouer de la guitare et de l’harmonica au cours de son enfance passée à Greenwood, dans le Delta également, mais côté Mississippi […] Muddy et ses associés n’ont pas inventé le blues électrique, mais ils furent le premier groupe important à se servir de l’amplification pour rendre leur musique plus crue, plus sauvage, plus physique, et pas seulement pour augmenter le volume. Ils font figure de pionniers dans la transformation du Delta blues, qui est passé du statut de musique folklorique régionale à celui de musique véritablement populaire : écoutée par les Noirs, puis par les Blancs d’Europe."

Pauvres Blancs

"Le Delta blues , à première vue, paraît assez simple : deux phrases identiques et une réponse forment un couplet, on n’y trouve jamais plus de trois accords, les mélodies sont limitées et les rythmes étonnamment simples. Et pourtant, d’innombrables musiciens blancs ont essayé de maîtriser ce style sans y parvenir, et les bluesmen du Delta se moquaient souvent des musiciens noirs d’Alabama ou du Texas qui n’arrivaient pas à jouer correctement dans le style du Delta. Le Delta blues s’avère un langage musical raffiné, extrêmement subtil et ingénieux dans ce qu’il a de systématique. Le jouer, et plus particulièrement le chanter, suppose une finesse dont presque personne, parmi les Blancs, n’a su faire preuve, quasi aucun chanteur et seule une poignée de guitaristes. […] Cette finesse est liée à un certain sens du rythme, à de subtiles variations dans le timbre de la voix, ainsi qu’à la capacité d’exécuter - à la voix comme à l’instrument - des inflexions très précises dans la tonalité."


"Le blues traditionnel, aujourd’hui, c’est pour les touristes"

Clarksdale n’est que l’ombre d’elle-même, aujourd’hui, une petite bourgade triste et déshéritée qui vit culturellement dans la nostalgie du passé. À Memphis, à 100 km au nord, la situation n’est guère plus séduisante. La célébrissime Beale Street ressemble à Disneyland. Les bluesmen font le tapin devant les touristes qui commandent des burgers et boivent de grandes bières dans leur T-shirt Elvis Presley.

"Que vous alliez dans le Mississippi, le Tennessee ou à Chicago, vous entendrez désormais deux types de blues", décrypte Robert Sacré, grand spécialiste du genre, et conférencier à l’Université de Liège. "D’un côté, une resucée de ce qui se faisait des années 20 aux années 60. Cette Old Time Music ou Uncle Tom’s Music, comme l’appellent aujourd’hui les Afro-Américains : le blues traditionnel qu’on ne retrouve que dans les clubs pour touristes des artères principales des grandes villes." "Si vous allez à Chicago, poursuit le conférencier liégeois, et que vous voulez écouter autre chose, il faut vous rendre dans les ghettos, le Southside, le Westside. Là, sans doute le seul Blanc dans la salle, vous entendrez du soul blues, très éloigné de la musique traditionnelle de Robert Johnson ou Muddy Waters, qui n’intéresse plus les nouvelles générations."

Le jazz, le classique ou le rock ont tous évolué. Le blues, lui, s’est manifestement dilué dans un certain nombre de sous-genres, sans tracer une voie propre en parallèle. Très peu d’artistes contemporains semblent perpétuer ou actualiser la tradition.

Réalité ou vue de l’esprit ? "Il y a une différence fondamentale entre les genres musicaux que vous citez, estime Robert Sacré. Le jazz est depuis toujours un style instrumental. Le blues et le gospel sont des styles vocaux. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on joue, mais ce qu’on chante. Or, la notion même du blues est inextricablement liée au contexte terrible de la ségrégation dans le sud et même le nord des États-Unis de l’époque."

Le mouvement Black Lives Matter a encore illustré, s’il le fallait, la différence fondamentale de niveau de vie et de traitement entre les Noirs et les Blancs américains. "C’est vrai, même le Ku Klux Klan est toujours là, reconnaît Robert Sacré. Mais, par rapport aux années 40, puis aux années 60, la situation a tout de même fort évolué. Les thèmes d’inspiration propres au Delta blues se sont estompés avec la lutte pour les droits civiques. Le genre, tel qu’il existait, a disparu avec ses créateurs. On constate d’ailleurs que les seuls et les rares à encore jouer du Delta blues sont souvent des ‘fils’ ou ‘filles de’ ayant vécu au contact des bluesmen ‘authentiques’."

En parlant de bluesmen authentiques. Comment expliquer la place particulière accordée par Robert Palmer à Muddy Waters, qui n’a pas "inventé le blues" au sens strict ? "Avant lui, les Noirs jouaient du blues entre eux, le monde blanc les ignorait totalement. Même s’ils faisaient quelques sauts à Chicago, les bluesmen du Delta restaient dans le Sud. Quand Muddy Waters a migré vers le nord, qu’il a électrifié le Mississippi blues, et qu’il a été découvert par les Européens [à commencer par Elvis et les Rolling Stones, NdlR], il a tout changé. C’est à partir de là, dans les années 45 et 50, que la vague s’est répandue dans le monde entier."


Sur ce dernier point, l’auteur liégeois partage d’ailleurs la vision de Robert Palmer concernant l’incapacité totale des musiciens blancs à rendre justice au genre. Même Eric Clapton (cet avis n’engage que l’auteur de cet article), pourtant des plus passionnés, talentueux et respectés, n’a jamais eu l’intensité requise. "Ça me fait un peu penser à Adamo qui chante en japonais, conclut joyeusement Robert Sacré. C’est une répétition mécanique, il ne comprend rien à ce qu’il chante, mais ça marche du tonnerre auprès du public." Oui, le Delta blues est mort, vive ses créateurs.