Les organisateurs ont beau tout prévoir (sable, copeaux de bois et autres dalles en plastique ou plaques en fer), au troisième jour, à force d'être piétinée et arrosée, la plaine de Werchter n'a plus fière allure. La gadoue est maîtresse des lieux, l'odeur de purin envahissante, et les déplacements s'effectuent parfois aux risques et périls d'un vol plané ou d'une chaussure aspirée par la force d'attraction de la bouillasse.

Courtney Barnett, une certaine indolence australienne

Samedi après-midi, tout commence sous de bons auspices. Grand ciel bleu pour la jeune Australienne Courtney Barnett – qui ne doit guère en avoir cure, vu qu'elle se produit sous The Barn (10000 places). Une première, pour elle, à Werchter, après le Pukkepop l'an dernier. L'énorme chapiteau couvert porte toujours le même nom mais a changé d'allure : il ressemble à un énorme halle des foires. La météo cyclothymique (alternance de draches et d'éclaircies) amène nombre de festivaliers à se précipiter sous cet espace couvert. Celle qui sortait, en 2014, un remarqué « Sometimes I sit and I think, and sometimes I just sit » ne s'attendait sans doute pas à une telle affluence. Si l'on ne s'y est pas pris à temps, on reste coincé à l'entrée. Ce n'est qu'une affaire de patience, dès le retour des premiers rayons de soleil, l'espace se vide. Et l'on peut enfin goûter aux riffs de guitare de Courtney (joués à la main gauche) et ses acolytes. Sa voix légèrement voilée, son débit traînant, son air de ne pas y toucher sont sa marque fabrique. Celle qui affiche 28 étés au compteur a commencé seule à la guitare dans les cafés de Melbourne. La voilà maintenant qui écume les scènes internationales. Comme nombre d'artistes qui éclosent de nos jours, sa musique est évocatrice. Pour certains le Velvet Underground, pour d'autres, le Dream Syndicate (lui-même influencé par le Velvet) et sa batteuse qui chantait sur certains morceaux de leur premier album. Après, tout est question d’assimilation. Comme elle, on ferme les yeux et on se laisse happer - un exemple parmi d'autres - par le rythme lancinant de « An illustration of loneliness ». Plus loin, elle éructe et c'est tout autant jouissif. Du tout bon rock à guitares.

Savages, haute-couture du post-punk

Les échos de leur concert au Botanique de Bruxelles en mars dernier étaient dithyrambiques. Les Savages, quatuor londonien formé de Gemma Thompson (guitare), Ayse Hassan (basse) et Fay Milton (batterie) et emmené par la charismatique chanteuse Jehnny Beth (31 ans) se produit au KluB C (6000 places). Toutes de noire vêtues, sauf la batteuse en blanc, elles sont chics, elles sont classes et pourtant elles savent y faire pour interpréter un « Fuckers » intense tout en élégance. Contraste. On n'est pas dans le prêt-à-porter, mais dans la haute couture du post-punk. Deux albums à leur actif, « Silence Yourself » et « Adore Life » dont la pochette donne le ton. Poing fermé levé. « If you don't love me, don't love anybody » lance, notamment, la chanteuse sur « The Answer ». Huit ans de théâtre, cela vous donne une incroyable aisance sur scène. « Do you want more? Faster? Louder ? » Va pour un « TIWYG » soutenu. Quand Jehnny Beth, alias Camille Berthomier (né à Poitiers), introduit une chanson sur l'amour, ce n'est pas à une ballade romantique que l'on a droit (ce serait mal connaître le gang), mais à un « When in love » tendu. Chez les Savages, l'amour, ça cogne. « Adore Life » et « Fuckers » achèvent les 75 minutes d'un concert tout en puissance et en urgence.

Alessia Cara, en manque de relief

A côté d'une telle impétuosité, le set de la Canadienne Alessia Cara, qui fêtera le 11 juillet ses 20 ans, apparaît bien mièvre. Elle est l'auteur en 2015, d'un premier album « Known-it-all » de R&B FM formaté, dont on ne comprend pas bien la place dans l'affiche de Werchter.

PJ Harvey, pulsions de vie

Plus qu'une heure à patienter avant la PJ, vrai tempérament féminin. C'est la 5e fois que Polly Jean est invitée par Werchter. Ses quatre premiers concerts s'étaient déployés sur la main stage. Cette fois, place à The Barn. Flanquée de ses neuf musiciens, la chanteuse britannique de 46 ans fait une entrée solennelle, tambours et cuivres impressionnants dans une sorte de cortège funèbre – un peu à l'image de la marche du monde, non ? Serre-tête en plumes, tissu de voile noir, elle trouble par sa majestuosité. Son 9e album, « The hope of six demolition project » sera au centre de sa prestation, avec quelques échappées vers « Let England shake » (2011) ou « To bring you my love » (1995). Musicienne engagée, PJ Harvey a conçu son nouvel opus au gré d'un périple qui l'a menée au Kosovo, en Afghanistan et à Washington DC. Guerre, pauvreté, violence : elle chante notre monde en déliquescence. Pour se faire, elle donne du temps au temps. Dans une société du « tout, tout de suite », cela dénote. Elle laisse la part belle à des solos de saxo – dont elle joue aussi. Sobre, dépouillée, posée, sa prestation émeut par sa profondeur. PJ Harvey concentre toute l'attention et si l'on n'a pas saisi le message, le choeur gospel de ses hommes insiste, dans une entêtante répétition. Pour clore le set, un intense « To bring you my love » au ralenti (intro à la guitare de John Parish) suivi d'un « River Anacostia » bouleversant pour un final où les musiciens de toute première classe et la chanteuse se retrouvent, par deux, sur le devant de la scène.