On ne danse plus. Plus assez du moins, et certainement plus dans les clubs, dont les portes restent malheureusement closes depuis des mois. Vendredi dernier, une Irlandaise de 47 ans a donc décidé de régler personnellement le problème, en sortant dix titres irrésistibles. Dix bombes musicales, retraçant à elles seules l’histoire du disco, dont elles intègrent les éléments les plus fondamentaux sans jamais sombrer dans la récupération de bas étage.

“Danser est un droit fondamental” entame posément Róisín Murphy, chez elle, à Londres, après avoir déposé ses gamins à l’école. “Notre cerveau en a besoin, notre corps en a besoin. Nous devons trouver des moyens intelligents de le faire. Qu’y a-t-il de mal à voir cinq personnes danser dans un appartement, aujourd’hui ? Allez, allons-y ! Roisin Machine a été conçu pour ça, pas pour les clubs. Comme l’indique le titre du premier morceau, c’est une simulation, une simulation qui vous permet de plonger dans un autre monde, un bâtiment à plusieurs étages représentant chacun une forme d’expression de la danse.”

Dans les foyers d’Arklow, petite bourgade tranquille et verdoyante du centre de l’Irlande où la dame a vu le jour en 73, on chante, tout le temps, depuis toujours. “Petite, j’essayais de dormir, mais j’entendais ces voix venues du rez-de-chaussée qui chantaient toute la nuit” se remémore Murphy. “Il y avait toujours quelqu’un pour lancer quelque chose, et d’autres pour suivre.”

Lorsque sa famille fait un aller-retour pour Manchester, situé pile de l’autre côté de la mer, l’adolescente reste sur place et découvre un autre monde… son monde. “Manchester fût une étape essentielle, c’est là que j’ai pu construire mon identité en dehors du cercle familial pour la première fois, là que j’ai pu devenir une marginale, vivre dans la musique en permanence.” Début des années 90, elle migre encore un peu plus à l’est pour rejoindre l’industrieuse Sheffield, qui constitue à l’époque La Mecque de l’expérimentation musicale en Grande-Bretagne.

Róisín la flamboyante y rencontre Richard Barrat, acolyte de toujours, qui produit ses albums et officie sous le nom de DJ Parrott. “Tout ce que je fais vient de Sheffield” lance Murphy, qui s’immerge littéralement dans la culture club, crée le groupe Moloko en 95, avant de poursuivre sa carrière en solo. Sheffield est libre, vibrante. Funk, jazz et disco s’y mélangent harmonieusement, s’acclimatent fort bien à la House Music, et prennent le son comme la dureté industrielle des lieux.

On aimerait tant remonter aux racines du disco, interroger Róisín Murphy sur le contexte de son apparition et l’évolution de la scène… “Aucune idée” rigole la chanteuse irlandaise. “Moi je m’intéresse à ce que j’ai vécu en Grande-Bretagne : les dernières heures du disco, quand tous les styles, tous les sexes, toutes les communautés se mélangeaient sur le dancefloor, et que cette mixité inspirait la musique en retour. Parrott et moi avons clairement été inspirés par quelqu’un comme Larry Levan (DJ mythique du Paradise Garage de New York de 76 à 87) en composant l”album, mais toutes nos influences ont été passées à la moulinette de Sheffield.”

Aussi accessible que documenté, Roisin Machine *** est une anomalie en soi, l’œuvre d’une vie, soigneusement élaborée par la paire pendant neuf ans. “Simulation” et six autres morceaux ont été écrits en 2012. “Narcissus”, “Incapable” et “Jealousy” – les trois pépites les plus explosives de cet album – ont suivi plus récemment. “Nous avons pris le temps de revenir à nos origines” commente Murphy, qui vante la richesse musicale du disco et s’étrangle à moitié en mentionnant le “revival” souvent basique du genre, trop souvent limité à quelques-uns de ses fers de lance. “On s’est littéralement posé des dizaines de questions : d’où vient cette musique en Grande-Bretagne ? Quelle est son histoire à Sheffield ? Qu’est-ce qui avait de l’importance à l’époque ? Et qu’est-ce qui a mal tourné depuis lors ?”

Cet album est tellement prenant, in fine, qu’on oublie presque d’en écouter les textes. Autant demander directement à sa conceptrice de nous mettre au courant. “Ah non, désolé, pas possible de faire ça en quelques minutes (rires). Mais je peux vous dire qu’un thème revient tout le temps : l’individualité, le processus qui permet à chacun de fuir la prise de décisions, l’enfermement dans les erreurs qu’il a pu commettre par le passé. C’est ça, la “Club Culture”. Un club, c’est l’endroit idéal pour laisser au vestiaire toutes les choses avec lesquelles vous êtes né, tout ce qui vous a été imposé, pour retrouver la liberté de créer la personne que vous voulez vraiment être”.