Le jazzman californien présente son nouvel album à Flagey ce lundi, avec Kamasi Washington et une bonne partie du West Coast Get Down. Rencontre

Longtemps contrainte d’évoluer en marge des imposantes scènes jazz de New York, Chicago et La Nouvelle-Orléans, la Californie s’est offert un retour fracassant dans la lumière en 2015. Prolifique, mais inconnu du grand public, Kamasi Washington sort à l’époque, The Epic, œuvre colossale, généreuse et moderne, à l’image de l’imposant saxophoniste afro-américain, qui accède en éclair à la notoriété. Pris par surprise, le grand public redécouvre subitement la " California Touch" : un jazz cool, exigeant, dénué du moindre classicisme, et totalement ouvert à la fusion des genres. Washington est immédiatement adoubé, mais son sax n’est que la pièce la plus visible d’un collectif, une dizaine de musiciens hypercréatifs réunis depuis des années au sein du West Coast Get Down, dont le bassiste Miles Mosley et le tromboniste Ryan Porter, qui vient présenter son dernier album à Flagey, ce lundi.

"Il y a deux visions californiennes des choses, nous précise Ryan Porter depuis Los Angeles. Il faut d’abord revenir sur la réalité sociale. La vie d’un adolescent à L.A. dans les années 90, dans mon quartier en tout cas, c’est la violence, les gangs, les morts. Quand j’y repense, je me dis qu’il est incroyable que j’en sois sorti. Lorsque j’ai débarqué à New York grâce à une bourse et l’aide de toute une série d’éducateurs de rue, j’ai découvert un autre monde. Un monde dans lequel il ne fallait pas porter du rouge ou du bleu en fonction des quartiers. Ensuite, il y a la vision artistique des choses. L’esprit de la côte ouest, c’est la non-discrimination musicale. N’importe qui, à L.A., vous dira que vous ne pouvez pas vous contenter de jouer du jazz, même si vous en avez envie. C’est un vecteur, que l’on utilise pour faire vivre bien d’autres univers."

De Snoop Dogg à The Voice

Faute de présence paternelle au sein du domicile familial, le petit Ryan vit avec son grand-père, qui collectionne les disques dans tous les genres possibles et imaginables. "Tous les enfants de mon âge voulaient devenir Michael Jordan", se remémore le musicien de 40 ans. "Moi, je voulais ressembler à Jay Jay Johnson (célèbre joueur de trombone décédé en 2001, NdlR). Je ne sais pas pourquoi, cet instrument m’a appelé." Porter s’inscrit dans tous les programmes d’éducation musicale à sa portée, intègre le "Multi School Jazz Band" où il rencontre Kamasi Washington, et décroche une bourse pour étudier un an à New York.

De retour sous le soleil californien au début des années 2000, Ryan joue, jamme et compose sans cesse avec ses potes, qui forment le fameux West Coast Get Down. "Avant de nous retrouver sous le feu des projecteurs, nous n’étions qu’une bande de musiciens qui aimaient se réunir pour répéter, apprendre les uns des autres", poursuit le tromboniste, qui passe des semaines dans le sous-sol de la maison des parents de Kamasi Washington, où le collectif enregistre l’équivalent d’un triple album en 2008. "Les choses étaient en train de changer politiquement et socialement, à l’époque. La campagne de Barack Obama a apporté une énergie incroyable, tout le monde était inspiré." Faute de moyens et de notoriété, aucun des musiciens n’est signé, mais la dynamique se poursuit. Porter et compagnie se cotisent en 2011 pour se payer une séance de studio d’un mois, dont ils ressortent 190 morceaux et huit projets différents. Ici non plus, pas de quoi attirer l’attention d’un label, mais bien celle d’autres mecs du coin, qui ont largement fait leurs preuves dans un genre frère : le rap.

Issus du même sérail, Snoop Dogg et Kendrick Lamar font appel à leurs services. Nas, Lauryn Hill, et de grands noms du jazz comme Wayne Shorter ou Herbie Hancock les imitent. Ryan Porter, lui, intègre en parallèle les orchestres des émissions The Voice et American Idol pour continuer à jouer, encore et encore. "Le jazz ne s’est pas ouvert au rap, insiste Ryan Porter. Tout a toujours été lié. Des producteurs comme Dr. Dre ont touché tout le monde avec leur groove, leur musique, et ça s’est retrouvé dans le jazz. Au-delà de ça, il y a une nouvelle fois un élément social. Certaines personnes s’informent via les journaux, la télévision ou leur téléphone. Pour moi, le rap a toujours été un moyen de trouver des infos sur la vie dans les quartiers, la communauté. C’est le miroir de la vie dans notre partie du monde."

Le succès colossal rencontré en 2015 par Kendrick Lamar avec To Pimp A Butterfly attire l’attention sur Kamasi Washington, convié sur l’album, qui en profite pour sortir The Epic. La presse, le public et les labels découvrent l’artiste, le collectif, et l’incroyable quantité de musique qui ne demande qu’à être distribuée. Dix ans après l’avoir enregistré dans la cave des parents de Washington, Ryan Porter publie enfin The Optimist, en 2018, puis Force For Good cette année, qu’il présentera lundi à Flagey, avec une bonne partie du West Coast Get Down.

Ryan Porter, Force for Good (2019, World Galaxy Records). En concert à Flagey ce 21 octobre à 20h15. www.flagey.be