Musique & Festivals

Sandrine Collard est du genre loquace. Dans la chanson qui ouvre son premier album, «Je communique», elle avoue: «Ma seule drogue, c'est ça, parler à qui voudra.» Mais elle se soigne. «Je suis bavarde. Cela me joue parfois des tours. Par rapport aux médias, notamment, j'en ai parfois dit beaucoup.»

Après plus d'une heure et demie de conversation, attablés dans un café branché du centre de Bruxelles, on a pourtant le sentiment que Sandrine Collard en a une nouvelle fois lâché davantage qu'elle ne l'avait imaginé au départ. Ses galères d'artiste, un disque écrit pendant sa grossesse, et puis la relation avec le père, musicien flamand, qui part en vrille...

De tout ça, «Je communique» témoigne, en pointillé. «Ce sont souvent des parodies de ma vie à un moment donné.» Sorti il y a un peu moins d'un an, l'album livre de petites histoires singulières, pas toujours franchement roses, confessées sous le mode pop-electro minimaliste. On cite facilement Lio (le mutin «Cache-cache dans le noir», ou «Le Coup sensass»), mais on pense aussi à certains moments à des gens comme Dominique A, première période («Le Miroir»), ou même à une Björk lo-fi («Aïe»). Pas clair tout ça.

«Oui, c'est vrai. Une chanson comme Fuis-moi est même une tentative de sonner comme les Destiny's child», rigole la jeune femme, née à Namur il y a bientôt 27 ans (au mois de juillet). «Je fais toujours des trucs à la limite. Mon disque n'est ni vraiment alternatif, ni vraiment commercial. Ni clairement pop, ni tout à fait electro. Je ne le fais pas exprès. J'ai un esprit un peu compliqué.»

Eclectique aussi. Adolescente, Sandrine fait même dans le rock alternatif: les Pixies, ou Nirvana («J'avais quinze ans quand ils sont passés au Pukkelpop. On ne m'a pas laissée rentrer, mais j'ai quand même écouté le concert de dehors»). Elle écrit même plus tard dans le gratuit rock «Mofo», où elle est chargée de la rubrique consacrée aux démos.

GRAIN

Musicale, la famille Collard? «Pas vraiment. Mais on nous poussait toujours à faire plein d'activités.» Les mouvements de jeunesse par exemple, mais aussi les cours de solfège, vite exécrés. «Je me souviens d'avoir menacé de me tuer si je devais encore y aller.» Cela lui permet néanmoins de s'essayer au violon, puis au piano et au violoncelle. Mais ça bloque. «J'avais déjà à l'époque une voix très grave, davantage même que maintenant. Les partitions étaient toujours trop hautes pour moi. Je réussissais mais avec des mauvais points.»

Cette voix, un peu à la manière d'une Jeanne Balibar qui aurait décidé de chanter, c'est sa hantise. Plus tard, quand elle ira présenter ses compositions à Dan Lacksman (ex-Telex) qui produira son disque, elle fera d'ailleurs tout pour ne pas devoir les interpréter. «Il a vraiment fallu la convaincre, raconte Dan Lacksman. À force de travailler ensemble, on est arrivé à la persuader. Pourtant, elle a un vrai talent de chanteuse.»«J'ai un manque total d'ambition de ce point de vue-là. Je voulais même que ce soit Alice, la fille de Dan, qui interprète le disque. C'est quelque chose de difficile à faire comprendre: j'adore composer, mais pas chanter. Si j'avais une voix qui se fatigue moins vite, à la limite...» Pourtant c'est un des atouts majeurs de «Je communique»: le grain dans les petits bricolages électroniques. Grave mais fragile, intime.

Avant cela, la musique, Sandrine Collard l'avait de toute façon un peu mise de côté. «Petite, j'avais plein de mélodies en tête. Mais en faisant du classique, tu ne penses pas que tu peux écrire ta propre musique.»

En attendant, vers seize ans, il y a l'envie de réaliser des documentaires, avant de, bientôt, s'inscrire dans une école de photo à Bruxelles. «Mais on y était fort tourné vers le reportage social.» Horreur: celle qui voit tout en couleur se voit imposer le noir et blanc. Aux clichés plombés, elle préfère par exemple mettre en scène la piscine de Saint-Gilles. Elle fait les repérages, va voir le bourgmestre, qui lui ouvre les portes du bassin avant les heures. Résultat: recalée, pas le genre de la maison.

Viennent alors des cours de scénarios, plus probants. Et puis la musique, qui revient par la bande. «J'ai demandé à un ami de m'installer le software q-base, un programme de composition sur mon ordinateur. Mais ma machine n'était pas assez puissante. Cakewalk, plus léger, a fait l'affaire. C'est là-dessus que j'ai composé tout l'album.» À l'époque, elle ne pense pas forcément le sortir. Comme elle dit, elle «chipote».

UN BEL EMBALLAGE

Mais voilà, un bébé sur les bras, un homme qui n'est plus là... «Autour de moi, on commençait un peu à paniquer.» Alors elle remonte ses manches et appelle Dan Lacksman. «Quand je vais mal, je passe directement à l'action. Il faut que je trouve des solutions. Alors j'ai appelé Dan, je lui ai raconté toute mon histoire, que c'était une question de vie ou de mort», rigole-t-elle aujour- d'hui. «Elle m'a fait écouter deux titres qu'elle avait fait remaquetter ailleurs, raconte l'ex-Telex. Mais j'avais deux, trois réticences. Elle m'a parlé alors des maquettes qu'elle avait réalisées directement à la maison, qu'elle n'avait pas osé me faire écouter. Ce sont celles-là qu'on a gardées!» À peu de choses près, ce sont donc ces versions que l'on retrouve au final, augmentées notamment de basses que n'avait pas pu pousser le petit programme maison. «Avant de rencontrer Dan, j'ai hésité à le sortir tel quel, mais cela aurait été très alternatif. J'avais envie que cela plaise au-delà de l'electro. Comme rajouter un bel emballage à un cadeau.»

Et le cadeau a séduit. Les médias notamment, mais aussi le public. On avait pu croire un moment que «Je communique» était destiné à un one-shot. Trop mal à l'aise avec sa voix pour interpréter ses chansons, pas pressée de monter sur scène. La musique comme activité secondaire pour Sandrine Collard, en dilettante presque. Rien n'est moins vrai. Elle insiste: «J'ai besoin de faire de la musique. Je suis hypermotivée par ça! J'ai envie d'en faire toute ma vie.»

C'est ce qui intrigue aussi chez Sandrine Collard. À un moment, presque timide, elle se réfugié dans le fond de la banquette, ou, lors de ses concerts, derrière des breakers («c'est aussi parce que personnellement, je m'ennuie vite aux concerts si rien ne se passe sur scène»). À d'autres, volontaire, affirmative, elle peste par exemple contre le concert prévu ce vendredi à la Fête de la musique, mal annoncé selon elle. Avant de se calmer et de concéder: «C'était de la fierté mal placée» (dont elle compte malgré tout faire une chanson, affirme-telle, confirmant ainsi qu'un second essai est bien en chantier).

«J'ai les défauts de mes qualités, la timidité de ma franchise», sourit-elle pour expliquer cette ambivalence. «C'est vrai qu'elle n'est pas toujours facile à cerner, avoue Dan Lacksman. Mais c'est quelqu'un de très attachant, bourrée de talent, une vraie touche- à-tout.»

Personnage solaire, Sandrine Collard fuit surtout l'enfermement. Littéralement, avouant aimer le Sud où «les gens sont dehors, dans la rue», ou expliquant, tout aussi sérieusement, qu'elle déteste rester longtemps aux toilettes. Elle se rappelle aussi qu'elle adorerait tourner des documentaires animaliers («et attendre toute la journée, cachée»), et dit écouter aussi bien Roy Orbison que Kraftwerk ou Electric Light Orchestra. Prolixe, on la soupçonne ainsi de brouiller les cartes. «J'ai un esprit un peu compliqué...»

Finalement, il suffit peut-être encore de réécouter le disque. Dans son morceau «Les Femmes», elle chante notamment: «Si j'avais pu m'imaginer qu'un jour mes leçons de solfège me serviraient à proclamer le fond de mes pensées»...

Sandrine Collard, «Je communique», Need Records/EMI. En concert ce 20 juin, à la Maison des musiques,à Bruxelles, et le 18 juillet aux Francofolies de Spa (avant de s'envoler pour celles de Montréal).

© La Libre Belgique 2003