La violoniste d’Arcade Fire revient en solo" annonce crânement le communiqué de presse. C’est de bonne guerre, des millions de personnes suivent le groupe canadien à travers le monde. Seule une petite poignée d’entre eux a sans doute eu l’audace d’écouter ce que produisent ses différents membres par ailleurs. "Mon monde est beaucoup plus expérimental", s’amuse Sarah Neufeld, qui a rejoint le groupe en 2005 et donne donc de l’archet sur quatre de ses cinq albums. "Mentionner The Arcade Fire, c’est un peu une façon de dire ‘juste au cas où vous n’auriez jamais entendu parler de cette personne, voici une raison d’ouvrir cet email’."

La ruse a fonctionné, nous avons écouté Detritus , troisième création personnelle de la musicienne de 41 ans qui s’offre une œuvre subtile et envoûtante, où la voix soutient le violon et non l’inverse. " Detritus est moins intense, plus doux, plus romantique que mes compositions précédentes". On a envie d’ajouter "nettement plus cinématographique" et pour cause : tout est parti d’une collaboration avec la chorégraphe canadienne Peggy Baker.

Dans "Who We Are In The Dark", Baker danse, Neufeld compose et l’accompagne sur scène. Les deux artistes ont conçu ce spectacle à quatre mains, et l’alchimie fut telle que la musicienne en retira une quantité invraisemblable de contenu. "Je pense que je savais dès le stade de l’écriture que j’en ferais un album", commente Sarah Neufeld, qui ajoute des voix, des flûtes et un soupçon de saxophone sur cette version légèrement retravaillée. "L’ensemble du projet est particulièrement personnel, presque intime, parce qu’il est directement lié à une période de ma vie mêlant séparation douloureuse et construction d’une nouvelle vie. Peggy et moi avons discuté pendant des heures des notions de perte, de chagrin, d’intimité et de solitude. Plus fondamentalement, la création initiale comme le disque abordent artistiquement et émotionnellement la question de l’identité, ce qu’il reste de nous lorsqu’on retire les artifices, le rayonnement, l’image que l’extérieur nous renvoie de nous-même."

Le génie de D etritus tient à la capacité de Sarah Neufeld à varier les plaisirs et les ambiances. Tantôt nerveux, tantôt léger, toujours intense, son violon ne lasse jamais, malgré la relative technicité de l’ensemble. "Il m’a fallu des années avant d’accepter l’idée de sortir un album de violon en solo. Un long parcours en tant que musicienne et compositrice, avant de trouver le langage adéquat. Tous les instruments ont une texture particulière, mais, dans le cas du violon, on pourrait presque parler de microtexture. Quelque chose d’aussi subtil que le simple fait de penser différemment fait réagir l’air de manière différente, les cordes sonnent de manière différente. On pourrait presque en arriver à la façon dont la lumière joue avec la surface de l’instrument. C’est en tout cas la façon dont je le ressens."

Ces sept titres relèvent moins de l’exercice de style que du voyage, de l’expérience, de l’émotion brute, une approche viscérale de la musique, impossible à décliner sans une forme totale de contrôle. Mais cette singularité a des lourdeurs, et le collectif ses avantages. Alors Sarah Neufeld se lâche au sein de son autre groupe, Bell Orchestre, qui fonctionne à l’instinct et l’improvisation, et passe le reste de son temps dans les stades et festivals avec The Arcade Fire.

"Les trois projets s’alimentent, précise la jeune femme. Tous trois sont nécessaires. Bell Orchestre, c’est la liberté, rien n’est jamais prémédité. Avec The Arcade Fire, au contraire, tout est organisé. Je n’écris aucun morceau, en fait, je n’écris rien du tout. Win (Butler, NdlR) et Régine (Chassagne, NdlR) composent tout. Ma contribution se limite à des arrangements très précis. Je ne pourrais pas m’épanouir artistiquement si je ne faisais que cela". Les musiciens du groupe sont éparpillés autour du globe à l’heure actuelle. Mais les retrouvailles semblent désormais imminentes, et Sarah Neufeld risque de devoir allier trois tournées.