CRITIQUE

La saison passée, l'Opéra flamand drainait l'attention internationale avec la création de «Richard III», opéra de Giorgio Battistelli d'après la pièce de Shakespeare. Le compositeur italien est resté en résidence dans la maison anverso-gantoise et, cette année, c'est d'un de ses opus lyriques précédents que Marc Clémeur propose la création, belge cette fois : «Prova d'orchestra», opéra en six scènes d'après le film éponyme de Federico Fellini, créé à Strasbourg en 1995, l'Opéra du Rhin en ayant passé la commande alors à l'occasion du centenaire du cinéma. On se souvient de ce film, initialement commandé par la télévision, consacré par le grand réalisateur italien à une observation minutieuse des archétypes de l'orchestre, du chef dictatorial au délégué syndical en passant par le clarinettiste à jamais figé dans le souvenir ému de son adoubement par Toscanini, la violoniste prête à tout pour se faire reconnaître par le chef ou la harpiste tout à la fois traîtresse à la cause collective (elle est ici vêtue de jaune), bouc émissaire et souffre-douleur qui mourra d'ailleurs dans le chaos créé au final. Battistelli a fidèlement reproduit la trame du film, approfondissant avec une ironie mordante et le vécu du compositeur les travers de chacun, mais aussi les récriminations des musiciens face à la musique contemporaine.

Choeurs en scène

Contemporaine, la partition de Battistelli l'est assurément, tout en restant extrêmement lisible et sans doute plus accessible que celle de «Richard III» : ainsi, l'oeuvre s'inscrit dans une jolie lignée d'opéras sachant moquer les travers du monde musical, de «L'opera seria» de Gassmann à «Ariadne auf Naxos» de Strauss. Evoquant tour à tour les grands de la musique italienne du XXe siècle, de Puccini à Berio en passant, bien sûr, par Nino Rota, le compositeur attitré de Fellini, la musique de ce «Prova d'orchestra» est tout au service de l'action dramatique. Luca Pfaff, qui avait dirigé la création strasbourgeoise en 1995, est à nouveau aux commandes, livrant une lecture compétente et claire.

Venue du théâtre de Linz, la production d'Andrea Schwalbach restitue fidèlement le climat doucement post soixante-huitard de ces années 70 où l'on pouvait encore croire à une lecture marxiste des rapports sociaux dans l'orchestre. Et dans les décors et costumes délicieusement kitsch d'Anne Neuser, les membres des choeurs du Vlaamse Opera s'amusent visiblement. C'est que, outre quelques solistes belges (Anja Van Engeland en violoniste, Piet Vansichen en copiste, Xenia Konsek en harpiste...) ou étrangers, tous parfaitement à leur place -et amplifiés conformément aux voeux du compositeur-, le choeur tient ici les rôles des musiciens d'orchestre. A Anvers, la scène de la Salle Reine Elisabeth était partagée entre deux moitiés à peu près égales, l'une pour l'orchestre réel et l'autre pour l'orchestre fictif, accentuant encore joliment le jeu de miroir: à Gand, le premier aura repris sa place dans la fosse.

Gand, Vlaamse Opera, les 22, 24, 26 et 28 mars; 070.22.02.02.

© La Libre Belgique 2006