Sébastien Tellier sort l’album "Domesticated", nouvelle plongée pop dans son univers onirique et coloré. Rencontre confinée avec un auteur d’une merveilleuse légèreté.

Monsieur fut tour à tour gourou de l’Alliance bleue, enfant du Brésil et dieu du sexe. Autant d’albums à concepts qui ont fait de Sébastien Tellier l’homme aux mille personnages, l’agitateur en chef de la pop française, dont seule la barbe longue, et désormais grisonnante, traverse les disques, les rêves et les univers.

Pianiste sensible, héraut doux dingue d’un monde à la légèreté colorée, le gamin de la grisâtre banlieue parisienne a fini par atteindre son objectif initial : incarner la coolitude absolue au sein de la fameuse French Touch . Mais tout chien fou finit par se domestiquer s’il veut tenir la distance. Marié, père de deux enfants, l’homme de 45 ans s’est assagi et raconte ce nouveau mode de vie dans un 7e album qu’il a voulu " frais et moderne ". L’artiste, lui, reste libre, et nous reçoit virtuellement à domicile pour une rencontre qui fait du bien, en plein confinement.


Alors, ça confine bien ?

Au début c’était super, c’était un de mes rêves, qu’on m’ordonne de rester chez moi à la maison. Je me disais : wouaw, génial, je vais pouvoir cocooner en mangeant des biscuits . Mais là je n’en peux plus (rires) . Le plus triste, je trouve, c’est les queues devant les supermarchés, où tout le monde semble d’une infinie tristesse. Un des grands ponts du bonheur, c’est l’ambiance. Or, la distanciation tue l’ambiance générale. Mais il faut bien continuer à être heureux. Sur "Le ballet", en ouverture de l’album, je parle de ça : la quête de grâce dans les petits moments de la vie, continuer à rêver, trouver de la beauté et de l’inspiration, même si on est coincé à la maison.

On a perdu en partie l’essence de notre quotidien ?

Disons que, si on s’acquitte de toutes nos tâches, conduire les enfants à l’école, bosser, faire la vaisselle, c’est quand même aussi pour qu’à un moment il y ait une récompense. Tu as le droit d’aller au resto et de te saouler comme un âne, ou alors de faire du deltaplane, de la montgolfière, que sais-je. Là, on a les difficultés de la vie sans les récompenses. Sans frivolités, la vie n’a plus aucun sens. L’effort sans plaisir à la fin ne sert à rien. C’est comme un dauphin qui fait des pirouettes dans un club aquatique. S’il n’a pas son poisson à la fin, il ne fait plus son tour.

Ça vous affecte en tant qu’artiste ?

Oui et non, parce que j’ai toujours aimé me sentir au bout de quelque chose. J’adore l’extrême sud de l’Espagne, par exemple, parce que tu te sens au bout d’un monde. Alors le fait que notre société soit au bord d’un point de rupture, je trouve ça palpitant. Profitons du fait d’être à la fin de quelque chose pour nous dire : mais c’est génial, bientôt les choses seront différentes. Je suis né en 1975, et j’ai l’impression que ma génération va enfin pouvoir changer quelque chose, mais de manière sympa, sans hurler ou mettre le feu. Une bonne révolution savoureuse.


On vante de plus en plus souvent les vertus de l’ennui pour les enfants, là on a été servis…

Oui, c’est vrai et c’est pareil pour nous. Un artiste a besoin d’être confiné dans son monde pour créer. Va seulement concevoir un album ou peindre un tableau avec plein de gens autour de toi qui disent : " Ah regardez, il vient de mettre un coup de pinceau." Quand je suis arrivé à Paris, il y a quelques années, je suis resté enfermé dans un petit appartement minable pendant cinq ans. C’est là que j’ai appris à bien jouer du piano, placer ma voix, me demander qui j’allais être dans le futur, comment j’allais la jouer pour avoir l’air cool. S’emmerder fait clairement partie du processus de création.

"Domesticated" fait-il référence à cela, une certaine forme de confinement domestique ?

D’un côté, ça parle de la condition humaine : l’homme ne peut plus vivre en dehors d’un environnement propre, une vie domestiquée. D’un autre, ça fait référence à mon parcours de vie. J’étais un chien fou, puis j’ai eu des enfants. J’ai dû les amener bien à l’heure à l’école, structurer ma vie, et aujourd’hui je passe plus de temps à ranger des puzzles qu’à travailler ma voix (rires) .

Avez-vous pu utiliser votre piano comme exutoire ?

Avec deux enfants, la maison est pleine de bruit, mais ça met les moments où je peux faire de la musique hyper en valeur. Si ma femme et mes enfants vont faire une petite balade dans le quartier et que j’ai une heure et demie devant moi, je vibre. Dès que je termine une chanson, je me sens un peu comme un joueur de tennis qui a marqué un point.


Homme domestiqué, artiste libre

Le musicien parisien a une hantise, se répéter. Progressivement passé de la pop épurée puis chorale aux synthétiseurs bidouillés, le chanteur multi-instrumentiste pousse l’Auto-Tune dans ses retranchements sur Domesticated ( **) . Les amateurs de cette technique très appréciée en pop et en musique urbaine pour la texture métallique qu’elle donne à la voix seront comblés. Les autres se rattraperont avec le sens de la mélodie et la subtilité musicale de Tellier, qui nous fait toujours autant voyager.

Où vouliez-vous nous emmener musicalement ?

Je voulais absolument que ça sonne "frais", spontané, facile à faire malgré tout le travail qu’il y a derrière. Je vieillis, j’ai 45 ans maintenant, alors cette idée m’obsède. Je n’ai aucune envie de faire un disque où tu sens que le mec a ses habitudes. Ma vie d’homme devient plus confortable, donc ma vie d’artiste doit se situer à l’opposé. Un homme domestiqué doit absolument rester un artiste libre. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas faire un hit ou d’assassiner tout le monde niveau fric, mais de voyager, m’envoler et partir loin.

On a le sentiment d’être dans un autre espace-temps…

C’est vrai, j’ai essayé de faire une sorte d’encyclopédie de tout ce que je trouvais bien, sans le côté pompeux. Sans doute parce qu’en vieillissant je n’ai plus envie de perdre du temps. Si je devais peindre un tableau, je peindrais tout : des HLM, des yachts… Il y a comme une urgence de faire vraiment et réellement tout ce qui me plaît, d’aller jusqu’au bout de toutes mes envies musicales. C’est pour ça que j’ai besoin d’être encadré (rires) . Mon cerveau, seul, n’est pas assez performant, surtout que je fume des joints toute la journée.


Pourquoi systématiquement entourer la musique d’un concept, un personnage ?

C’est une façon de me distinguer par rapport aux autres. J’aime me sentir unique. J’ai grandi dans une banlieue de Paris, à Cergy-Pontoise, dans un lotissement où toutes les maisons étaient pareilles. Il n’y avait pas de culture, ni de spectacles. Ça m’a donné une sorte de rage d’être unique. Je me disais : putain, si t’invites des potes à la maison, on va croire que t ’ as la même maison que tout le monde .

Cette vision ultra-enthousiaste de la vie est-elle innée ou travaillée ?

Malgré les malheurs, j’ai décidé de mettre le curseur côté joie. Si j’étais homme politique, je tirerais la gueule, parce qu’on attend d’eux des choses précises, exactes, un sérieux pas possible. Moi, en tant qu’artiste, je propose de l’ entertainment . Ça peut être profond, mais ça reste de l’ entertainment . Je suis sur Terre pour divertir, donner du plaisir. C’est là qu’on voit que la musique manque, aujourd’hui. La vie qui apporte la science et la nourriture ne sert pas à grand-chose si elle n’apporte pas également l’art et la culture. C’est dommage que les rois du monde soient les mecs qui ont le pétrole et l’armement, finalement, alors que c’est les gens les moins sympas.