ENTRETIEN

Adamo! Adamo! Un nom qui fait le tour du monde, de Buenos Aires à Yokohama en passant, bien sûr, par Jemappes, sa ville natale. Ceux qui ont connu ses débuts, gentil garçon parmi les yéyés tapageurs, diront que c'était le bon temps, celui où l'on disait et lisait «Salut les copains». Les autres, depuis qu'Arno l' Ostendu a fait siennes «Les filles du bord de mer», regardent avec respect le chanteur belgo-sicilien qui n'est toujours pas parvenu à chasser le chat de sa gorge.

Inclassable il était, inclassable il reste. Le 1er novembre prochain, Salvatore Adamo aura 60 ans, dont une quarantaine de carrière. Pour cet infatigable auteur compositeur interprète, l'occasion était trop belle de publier un nouveau disque et, tant qu'à faire, de prendre un nouveau départ. C'est «Zanzibar». Très variée, la chanson prend des couleurs jazz, valse, reggae allégé, fanfare: «J'ose avouer que l'idée du son de fanfare est venue de la version qu'Arno a faite des «Filles du bord de mer». C'est avec lui que j'ai eu envie de cette énergie des rues, surtout après avoir eu l'occasion de chanter quelques fois avec lui.»

Du coup, Adamo y est allé de son couplet, genre «vous permettez, Arno, que j'emprunte vos musiciens?» Cinq chansons ont été réalisées dans cette formule qui, finalement, donne son ton à l'album. Mais ce disque aurait pu prendre une tout autre tournure. Comme révélé dans la biographie «C'est ma vie», que lui consacre Thierry Coljon, comme montre le documentaire «Carnet de doutes», montré il y a quelques jours sur la deux, un premier travail avait été accompli, notamment avec Bertrand Burgalat, avant de tourner court.

Cet épisode douloureux ne reste pas en travers de la gorge d'Adamo. C'est relativement fréquent dans le métier. Il se souvient que, déjà dans les années soixante, alors qu'il travaillait avec Alain Goraguer comme arrangeur, on a voulu lui imposer l'homme à la mode de l'époque, Jean-Claude Petit. Les quatre titres réalisés ne sont jamais sortis... «Non, sincèrement, je trouve regrettable qu'on en ait parlé. Ce genre de choses, c'est de la cuisine interne et ça devrait le rester.»

Et non, il n'en conserve aucune amertume: «Cela étant, le talent de Burgalat est indéniable, et je ne l'ai jamais mis en cause. Il a son second degré, sa façon de traiter la musique à la manière des années soixante qui aurait, toujours à mon humble avis, sans doute collé avec un nouveau venu. Mais me faire chanter dans ce contexte créait un décalage que je n'assimilais pas. Par honnêteté, parce que je n'ai pas voulu vendre mon âme au show-business, j'ai tenu bon. Dieu merci, j'ai encore assez d'influence pour m'imposer.»

En fait, l'on est là en présence d'un des développements de ce qui pourrait s'appeler «le syndrome Henri Salvador». Le succès de son album «Chambre avec vue» a cru donner des idées à d'autres: mettez de jeunes musiciens et des réalisateurs branchés à une vieille gloire, il n'y a pas mieux comme relance de carrière. «Attendez, qu'est-ce que ça veut dire, branché? Les arrangeurs avec lesquels j'ai fait mon disque sont tout aussi branchés, et plus connus même.» Frank Eulry (Birkin, Voulzy), Renaud Létang (Souchon, Manu Chao), Fabrice Ravel-Chapuis (Bénabar), Jay Newland (Norah Jones), cela fait du beau monde.

NE SONT PAS UNE QUESTION D'ÂGE»

Quant à Salvador, «il a remis les pendules à l'heure à propos de l'âge des chanteurs. Avec lui, on sait que le talent et la popularité ne sont pas une question d'âge». Et toc.

Enfin, c'est toujours un peu la même chanson du show-biz: «Qui est «in», qui est «out», avait déjà synthétisé Gainsbourg. «Sincèrement, ça ne m'a jamais obnubilé d'être «in», réplique Adamo. C'est un peu comme l'histoire qui lui est arrivée, un jour, dans un avion, lorsqu'un collègue lui dit élégamment: «Finalement, t'es mieux que je ne croyais!» A l'atterrissage, avec un appoint exponentiellement lamentable, le même colllllègue de lancer: «Bon, je pense qu'il vaut mieux qu'on se sépare, parce que des amis m'attendent et je ne voudrais pas qu'on nous voie ensemble.» Il est vrai que Lavilliers, puisque c'est de lui qu'il s'agit, n'a jamais fait dans la finesse... Salvatore, lui, a éclaté de rire et, grand «signore»: «Encore une fois, ça n'enlève rien à son talent.»

Au calendrier de la vie, les chiffres ronds incitent toujours à la réflexion. Quand il jette un coup d'oeil dans le rétroviseur, Adamo voit «une espèce de rêve éveillé. D'abord, je suis dans mon petit Jemappes, puis dans ma petite Belgique et, quasi du jour au lendemain, on me réclame au Japon, en Amérique du Sud. Tout ce que j'ai vécu est derrière moi, mais je sais qu'au moins ça, je l'ai vécu, c'est un acquis que personne ne m'enlèvera jamais» . Bien sûr, tout ça, c'était aussi de la folie, qui aurait pu devenir celle des grandeurs, une Lamborghini par-ci, une Lamborghini par-là... «Je suis heureux de m'en sortir assez indemne mentalement, parce que ça aurait pu mal tourner. Heureusement, à mes débuts, mon père était là pour mettre sa main sur mon épaule quand c'était nécessaire.»

Est-ce aussi un effet du temps qui passe? Adamo, qui a toujours véhiculé une certaine nostalgie en lui, réalise ici un de ses disques les plus italiens , voire icilien ou, somme toute, méditerranéens: «Un air en fa» est une chanson d'après le souvenir d'une berceuse, et des ambiances felliniennes, à la Nino Rota, égayent «Zanzibar». Ce disque aurait pu s'appeler «Racines» si, ne s'accordant pas avec la couleur générale, la chanson qui porte ce titre n'avait été écartée. «Sur les textes, à part quelques réminiscences siciliennes, je crois que la belgitude est présente. Par contre, musicalement, je suis resté assez italien, surtout dans les mélodies. Ici, douze chansons sur les quatorze sont en mode mineur, ce qui est une façon méditerranéenne d'écrire, même les chansons gaies comme «J'te lâche plus».

La Méditerranée, c'est aussi ce Proche-Orient auquel Salvatore Adamo se sent intimement lié. «Inch'Allah» raconte l'époque où Jérusalem était coupée en deux, «Mon douloureux Orient» dit bien ce que ça veut dire. «Ce «mon» vient peut-être du fait que je suis interdit dans de nombreux pays musulmans. On me réclame souvent au Liban, et je signale que je suis encore sur la liste noire. Il paraît que cela vient de la Syrie. Je me sens très concerné par le Proche-Orient car, une fois que ce problème sera résolu, en espérant qu'il le soit un jour, toute la paix du monde aura fait un grand pas en avant. »

A sa manière, Adamo donne la marche à suivre qui, dans «Mon douloureux Orient», fait subtilement dialoguer le violon arabe avec le violon yiddish.

Album «Zanzibar» chez Polydor/Universal.

Anthologie en 3 disques «C'est ma vie» : un disque best of, un autre de raretés, un troisième, international, en japonais, italien, espagnol, etc. Chez Capitol/EMI.

Intégrale «C'est ma vie» en 12 disques, dont 4 en public à l'Olympia.

Biographie «C'est ma vie» par Thierry Coljon, Luc Pire, 199 pp.

© La Libre Belgique 2003