Envoyé spécial à Innsbruck

On connaissait déjà par le disque (Mc Gegan pour Hungaroton, 1987) et diverses représentations données au XXe siècle "Der Geduldiges Sokrates" (" La patience de Socrate"), opéra créé par Georg Philip Telemann pour l'Opéra d'Hambourg (le fameux Gänsemarktoper, 2000 places !) en 1721. Mais il était logique que notre compatriote René Jacobs, passionné par l'opéra baroque allemand et soucieux de réhabiliter Telemann (il avait déjà monté son "Orpheus"), se penche sur cet opéra plus comique et bucolique que véritablement philosophique, surtout en cette année où le Festival d'Innsbruck se consacre particulièrement à ce compositeur qu'on réduit trop souvent à sa Musique de table.

Décret du Sénat

Le livret part d'un décret du sénat athénien (l'histoire y reconnaîtra les siens !) : pour repeupler la ville décimée par les combats, chaque homme doit prendre deux épouses.

A Xanthippe, Socrate ajoute ainsi Amitta, et réaménage sa maison en conséquence : deux bibliothèques à épousseter dans le salon et, surtout, deux cuisines identiques. Quand il n'enseigne pas à ses élèves (Platon, Alcibiade, Xénophon façon collégiens anglais, flanqués de Python, ténor comique en culotte tyrolienne), Socrate - plus philosophe grec que nature avec toge, sandales, barbe et crâne chauve déformé par un cerveau hypertrophié - arbitre les conflits entre ses deux mégères rousses.

Parallèlement, on suit une seconde action, où le prince Méliton, déjà flanqué d'une fiancée, doit choisir entre les princesses Rodisette et Edronica laquelle sera sa seconde épouse. Ami de la famille, Socrate aidera le jeune homme à faire son choix, au troisième et dernier acte.

Entre-temps, il y aura eu plus de quatre heures d'opéra (réduites par Jacobs à trois heures quinze environ), avec quantité d'arias da capo (mais bien plus brefs que dans les opéras contemporains de Haendel), mais aussi - chose rare - onze duos (favorisés par la structure binaire du livret), un trio, deux quintettes et des choeurs, le tout donnant à l'oeuvre beaucoup de rythme et de diversité, d'autant que les airs alternent l'allemand (dominant) et l'italien.Saint-Matthieu

Donnant vie aux récitatifs (périlleux pour les chanteurs, car souvent dans l'aigu), nourrissant son continuo (fût-ce en citant le "Geduld" de la Saint-Matthieu de Bach !), raccourcissant tel ou tel da capo, le chef belge réussit à éviter l'ennui des opéras à numéros. Avec l'aide précieuse de l'Akademie für Alte Musik de Berlin, devenu un de ses orchestres favoris, mais aussi d'une belle brochette de solistes comprenant notamment Marcos Fink dans le rôle-titre, Inga Kalna et Kristina Hansson dans ceux de ses épouses ou encore Sunhae Im (ancienne lauréate du Concours Reine Elisabeth) en Rodisette, Daniel Jenz (Pitho) ou Alexey Kudrya campant un délicieux Aristophane en dandy romantique.

Loufoque ? Certes, grâce aussi à la mise en scène helzapoppinesque de Nigel Lowery et Amir Hosseinpour, qui avaient déjà signé pour Jacobs un mémorable "Rinaldo" qu'on a pu voir depuis à l'Opéra flamand : une suite permanente de gags, des chorégraphies entre aérobic et langage sourd muet, et même deux (chiffre sacré !) pékinois et autant de blondes vulgaires, top rouge et or, casquette et mini short blanc, talons aiguilles et bijouterie en devanture, dont la présence dans un opéra semble aussi improbable que celle de Socrate dans un stade de football. Sans oublier les bouteilles de retsina et même un choeur qui danse un semblant de sirtaki : mais puisque Socrate chante bien "ce que je sais, c'est que je ne sais rien" sur un tempo de gavotte...

Innsbruck, Landestheater, le 16 à 19h, puis à la Staatsoper de Berlin du 29 septembre au 11 octobre et à Paris (en concert) le 13 octobre.