L’album ne sort que le 19 août. Mais, déjà, on ne parle que de lui - y compris en Flandre, fait rare pour un chanteur francophone. Il s’annonce d’ores et déjà comme un énorme succès. Il se chuchote que "Racine carrée", second opus du Bruxellois Stromae (lire ci-contre), frôlera sans doute le disque de platine au moment de sa sortie. En France - où il est signé par Universal -, il devrait aussi faire un joli carton, et sans doute bien au-delà de la francophonie. Il a rempli l’AB (18 décembre 2013) en un clin d’œil; le Trix (19 décembre 2013) et Forest National (4 avril 2014) aussi devraient, sous peu, afficher complet. Les festivals vont se l’arracher en 2014. Le tapis rouge est déroulé devant l’autre plus célèbre nœud pap’ du Royaume, le "Brel électro" comme certains l’appellent, OPS Maestro de son précédent nom d’artiste (alors rap), Paul Van Haver de son vrai nom, d’origine belgo-rwandaise, 28 ans aujourd’hui. Comment en est-on arrivé là ?

Les attentes étaient énormes. Comme le fut le succès du premier album de Stromae, paru il y a trois ans (56 000 exemplaires vendus en Belgique, plus de 200 000 dans le monde). Et surtout du titre qui l’a propulsé d’un bout à l’autre de la planète, "Alors on danse" (près de 3 millions de ventes, or ou platine dans quinze pays). Un véritable tube, qui fut notamment remixé par Kanye West, choisi pour la chorégraphie d’un bal moderne (Maria-Clara Villa Lobos), et détourné à toutes les sauces. Stromae a énormément tourné, suscitant un gros engouement populaire, attirant un public hétéroclite, des fans de dance music aux familles. Il a fait le plein de récompenses : Victoire de la musique, Octave, MIA, Ultratop Download Award, European Border Breakers’Awards…

Deux singles ont mis le feu aux poudres en mai 2013 : "Papaoutai" (sorti le jour de la… fête des pères) et "Formidable". Ils étaient portés par d’étonnantes vidéos qui ont créé d’énormes buzz sur le Net. Dans l’audacieux clip de "Formidable", filmé en caméra cachée, Stromae apparaît désespéré après une rupture amoureuse, imbibé, titubant, au cœur de Bruxelles à l’heure de pointe, au milieu de passants hébétés ou indifférents. Un tournage que l’intéressé n’est pas près d’oublier : "ce fut l’un des plus grands moments de solitude de ma vie", confiait-il récemment aux "Inrocks". Le clip a engrangé 6 millions de vues en moins de deux semaines, et totalise à ce jour 15 millions de vues sur Youtube. Celui de "Papaoutai" en compte 25 millions.

La sortie a été bien orchestrée. L’équipe de Stromae joue utilement avec le Net, les réseaux sociaux et Tweeti quanti - c’est sur Twitter qu’il a annoncé l’arrivée du nouvel album. Elle jongle aussi avec les agendas. La sortie de l’opus - initialement annoncée le 2 septembre - est finalement programmée le 19 août, une période où l’actualité est a priori très calme, ce qui confère à cette nouveauté musicale d’autant plus de poids. Les choses se sont précipitées fin juillet. Après leurs confrères français, les journalistes belges ont pu écouter l’album tout juste terminé, mais de façon bien corsetée, contrôlée : lors d’une séance d’écoute, unique et organisée en dernière minute, suivie d’une conférence de presse et assortie d’un embargo (fixé à une semaine avant la sortie du disque, de quoi encore faire monter la sauce…). Les entretiens avec les médias seront, eux aussi, limités.

Une personne attachante, humble, ne jouant pas les stars, les pieds sur terre : ainsi apparaît Stromae, malgré tout ce barnum. Un homme sensible, un artiste perfectionniste, qui sait exactement ce qu’il veut, souligne-t-on encore dans son entourage. Et qui s’est, à l’instar du chanteur -M-, créé un personnage, une sorte de double, qui apparaît en statue de cire dans le clip de "Papaoutai".

Il reste, bien sûr, les qualités intrinsèques du projet artistique. Il y a ce suprenant mélange de sons et rythmes dansants et de thématiques dures - le tout porté par une plume vive. Le nouvel album, tout en conservant une trame dance music, a, en outre, l’intelligence de s’ouvrir à une large palette d’influences musicales. Il y a aussi la force de l’interprétation (une théâtralité et des intonations à la Brel, oui, il y a clairement de cela). Un univers autant visuel que musical (look, graphisme et bien sûr vidéos). "Je pense automatiquement en termes d’images", confiait Stromae fin juillet, ajoutant qu’avec des images reconnaissables, "on lève immédiatement la barrière de la langue". Avec tout cela, Stromae réussit à toucher à la fois un public très populaire et une frange branchée - il faisait la une des Inrocks fin juin.

Sophie Lebrun

"Racine carrée" (Vertigo/Universal), sortie le 19 août.