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Musique & Festivals

Sur les collines de Sienne

Martine D. Mergeay

Publié le - Mis à jour le

Pour la huitième fois, ce dimanche, s’ouvre "le petit festival" de Philippe Herreweghe (comme le désigne l’intéressé). "Petit" par rapport à celui de Saintes, en Charente Maritime, auquel le chef gantois donna un extraordinaire rayonnement international et où il garde encore un pied (et deux mains pour diriger), mais si éclectique, si libre, inscrit dans des lieux et des paysages si forts, qu’il peut soutenir toutes les comparaisons. Serti dans la partie la plus picturale de la Toscane, l’"Accademia delle Crete Senesi" se tiendra du 26 au 31 juillet. "Nous espérons ce festival différent des autres, écrit Herreweghe en préface au programme des concerts, d’abord par l’émouvante beauté de cette région exceptionnelle, ensuite par un programme que nous croyons riche et pur." Brahms, Josquin, Bach (bien sûr), Beethoven, Haydn, Schubert et, plus proches, Birtwistle et Skalkotas, sont parmi les compositeurs invités; les interprètes font partie de la garde rapprochée : les solistes du Collegium Vocale, le Quatuor Edding, Piet Van Bockstal, Boyan Vodenitcharov, rejoints par quelques illustres nouveaux-venus, dont Christophe Coin et Kristian Bezuidenhout, "des musiciens qui cherchent ici le bonheur et non la fortune", les cachets étant effectivement très bas et les mêmes pour tous ! Quant au public, il est belge à 90 pour cent (au grand étonnement des rares locaux ou touristes, perdus dans une foule exotique), mais l’amélioration est en vue, notamment grâce à une collaboration avec l’Accademia Chigiana de Sienne et au mécénat actif d’une grande banque locale (les Médicis ne sont pas loin).

Et voici qu’à la veille du concert d’ouverture sort un petit ouvrage captivant sur le maître (de musique) des lieux, signé par Stephan Moens, notre confrère du Morgen, et traduit du néerlandais par Serge Martin, notre confrère du Soir, par ailleurs chef de collection chez Versant Sud.

Un simple nom pour titre : Philippe Herreweghe. Et des chapitres renvoyant à un itinéraire de vie : de Gand à Lille, de Liège à Paris, de Saintes aux collines des Crete, et à trois grandes figures : Bach, Bruckner et, à travers le romantisme allemand, Schumann. Et parce qu’avec Philippe Herreweghe, tout est toujours mené en famille - sa grande famille de musiciens-, le lecteur y découvrira aussi quelques portraits, parmi lesquels Dominique Verkinderen, Ageet Zweistra, Marcel Ponseele ou Alessandro Moccia (erronément illustré par le profil d’Adrian Chiamorro, ach ! Sigmund ). A première vue, un sympathique album de souvenirs. Même l’avant-propos de Stephan Moens traduit ce côté bon enfant. Sauf la première phrase : "Je ne suis pas un fan de Philippe Herreweghe" ! Ah bon ? Les échanges entre l’auteur et son "sujet" apporteront une explication éloquente à cette provocation. Ils donneront aussi le ton véritable du livre : prométhéen, bien sûr, mais avec une nuance de défi inquiet, voire désabusé. Philippe Herreweghe cultive le paradoxe et parfois la dérobade, mais Stephan Moens ne desserre pas l’étreinte. On découvrira peu à peu la pensée aiguë - et ambiguë - d’un catholique devenu agnostique, d’un pianiste devenu chef de chœur, d’un médecin (psychiatre) devenu musicien, d’un ex-chef d’opéra détestant l’opéra, d’un passionné à la fois de Bach, le protestant rayonnant, et de Bruckner, le catholique (bigot) complexé. Parce qu’à travers tout, c’est dans l’écriture et l’architecture de la musique pure -comme modèle du monde (de l’être ?) - qu’Herreweghe cherche sa vérité et sa liberté d’artiste, au prix d’une solitude décrite, non pas comme une ascèse, mais comme une sorte de malédiction. Et voilà la figure de Beethoven qui se dresse. A la fin du livre, Moens et Herreweghe semblent ne plus faire qu’un. Avec sa part d’ombre, le dernier chapitre est magnifique.

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