"Je m'en tape, je sais que vous allez détester ce morceau" lance Daltrey dès l'ouverture du douzième album studio des Who, le premier en treize ans. "Ceci étant dit, nous ne nous sommes jamais vraiment entendus". Le message est clair, limpide : les sales gamins de Londres sont de retour, ronchons, désagréables, prêts à dézinguer tout ce qui passe, et toujours à un fifrelin de se mettre des claques entre eux. 

Pete Townshend (guitare, 74 ans) et Roger Daltrey (chant, 75) ne savent plus rester dans la même pièce plus de dix minutes sans s'engueuler, depuis des années. Le premier a donc composé l'intégralité de l'album avec son frère, avant d'envoyer le tout à Roger pour qu'il y pose ses textes. "Il n'y a pas de thème, pas de concept, pas d'histoire" précise Townshend dans un communiqué. "Juste un ensemble de chansons que mon frère Simon et moi avons écrites, pour donner à Roger Daltrey de l'inspiration, des défis, de la portée pour sa nouvelle voix."


La voix de Daltrey est absolument impeccable. Le chanteur a vieilli, bien entendu, mais son grain et sa puissance vocale restent magnifiques et largement au-dessus de la mêlée. Ce qui permet à ce nouvel opus sobrement baptisé Who (**) (Universal, sortie de vendredi 6 décembre) de s'inscrire dans la plus pure tradition du groupe britannique. Aucune volonté de moderniser ou réinventer quoique ce soit. "All This Music Must Fade" et "Ball And Chain" nous ramènent efficacement aux belles heures de Who's Next (1971). Avec ses violons, "Hero Ground Zero" s'en sort parfaitement dans le registre, cher aux Who, de la ballade chorale dopée au punch. Et… C'est à peu près tout. 


On ne touche pas à un mythe, et on essaie tant que possible de ne pas comparer ses nouvelles livraisons à l'héritage gargantuesque qu'il a laissé derrière lui. Ce qui explique l'accueil extrêmement bienveillant réservé par la presse à ce qui sera fort probablement l'ultime livraison de nos amis. Mais ces onze titres se heurtent malheureusement à deux obstacles de taille. D'abord et avant tout, la disparition de la section rythmique. On ne remplace pas Keith Moon (batterie) et John Entwistle (basse), respectivement décédés en 1978 et en 2002. Townshend et Daltrey peuvent la ramener autant qu'ils le veulent, les Who ne sont plus grand-chose sans l'intensité et la force de frappe de ces deux-là. Zak Starkey a beau être le fils de Ringo Starr, son jeu est loin, très loin, d'apporter le même relief.


"I Don't Wanna Get Wise" et "Detour" ne sont pas désagréables, mais souffrent inévitablement de la comparaison avec leurs prédécesseurs composés dans les années 70. "Beads On One String" est joli, mais un peu pauvre sur les refrains. Ce qui nous amène à la deuxième limite de ce douzième opus : la composition en deux temps. Pete Townshend a toujours la main, mais ses compositions ne sont pas toujours, contrairement à ses dires, à la hauteur de la voix de Daltrey, qui aurait clairement gagné à être impliqué au stade de la composition.

 "Street Song" retrouve momentanément la vigueur d'antan, mais on ne peut s'empêcher ici aussi de garder à l'esprit les synthés de Baba O'Reily, et d'aller nous jeter sur Who's Next pour le réécouter. Comme diraient les heureux mélomanes qui ont connu les gaillards dans les années 70, "Ca reste meilleur que la majeure partie des trucs de rock qu'on écoute aujourd'hui hein !" Certes, mais ce n'est pas extraordinaire pour autant.