C’est sans doute une première : un jazzman belge présentant un nouvel album sur scène à Luxembourg, et seulement là… Ce n’est pas faute d’avoir essayé : "C’était la dernière de quatorze dates, on a annulé les treize précédentes", explique le saxophoniste et clarinettiste Toine Thys, coleader, avec le joueur d’oud Ihab Radwan, du projet Overseas, dont l’album Taman Morning vient de paraître.

C’est au Centre culturel de rencontre de Neumünster que s’est produit, en direct et en public, le quintette de Toine Thys. Dans la vieille ville de Luxembourg, traversée par l’Alzette, cette ancienne abbaye devenue prison à la Révolution française l’est restée jusqu’en 1984. "Quoi de plus facile de transformer une cellule de moine en cellule de prisonnier", ironise Stéphane Wasila, programmateur. "Très belle revanche de l’histoire", un ancien prisonnier lors de l’occupation allemande, Robert Krieps, avocat devenu ministre, a fait fermer la prison et a lancé la nouvelle vocation culturelle du lieu.

Ouvert le 28 mai 2004, sur une superficie de 13 000 m2, le Centre culturel de rencontre - bien nommé - fonctionne en permanence : "On est une petite oasis au milieu du désert culturel, analyse Stéphane Wasila. À part en mars-avril 2020, on n’a jamais arrêté."

Et donc, depuis l’inauguration, fin mai 2004, tous les dimanches, à 11 heures du matin, "on a une autre forme de grand-messe ici, un concert de jazz qui est offert". Stéphane Wasila a repéré Overseas lors du Gaume Jazz voisin, à Rossignol, où, en août 2019, le projet reçut l’une de ces séminales "cartes blanches" dont le festival s’est fait une spécialité.

En douceur…

Pour ce projet, Toine Thys et Ihab Radwan font dans la dentelle. Pas de batterie mais des percussions, tenues par Zé Luis Nascimento. Pas de basse, mais le violoncelle d’Annemie Osborne, locale de l’étape. Pas de sax ténor pour Toine Thys, mais le soprano, la plus orientale de toutes les inventions d’Adophe Sax, et une clarinette, basse bien entendu.

Complètent le quinté, Harmen Fraanje au piano - un grand Steinway à demeure ici -, et Ihab Radwan à l’oud, ce luth oriental à douze cordes. Un percussionniste brésilien spécialiste de musique arabe, une violoncelliste luxembourgeoise tout-terrain, un oudiste égyptien féru de Monteverdi, un grand pianiste de jazz hollandais, un saxophoniste de jazz belge : "Pourquoi pas ? lance Toine Thys, c’est évidemment ça qu’il nous faut !"

…et profondeur

Une heure de concert pour deux heures de musique, c’est jouer serré, mais Toine et ses amis ne manquent ni d’air ni de souffle. L’orchestre de jazz devenu ensemble de musique de chambre distille une mélopée toute en nuances, mais aussi pleine d’énergie, une lumière d’aurore où point l’astre solaire. Plus qu’une lueur d’espoir donc, portée par d’envoûtants crescendos.

Sur les cinq thèmes de l’album Taman Morning interprétés en ce dimanche matin grand-ducal, "Istanbul Kidz" se distingue comme une pièce en trois mouvements, où le saxophoniste soprano décolle sur le tapis volant du chant d’Annemie Osborne, au sourire rayonnant, et d’Ihab Radwan. Elle se termine par un chant plus mystérieux, voire carrément mystique, d’inspiration soufie.

"La foule en délire un 14 mars 2021, s’amuse Toine Thys, pour nous, c’est un événement extraordinaire." Ce l’est aussi pour la cinquantaine de personnes constituant le public, qui ne masque pas son enthousiasme. Cela représente environ le sixième des 283 places que compte cette magnifique salle Krieps, où l’on n’a pas du tout l’impression d’être exposé à quelque risque que ce soit. Nouvelle preuve que c’est possible. Quand la volonté est là. "Il y a des musiciens ici qui en pleurent, de pouvoir jouer", observe le photographe Raymond Clément. Sur scène comme dans la salle, le besoin est immense, inextinguible.

"Taman Morning", Overseas, Igloo/Bertus. Concert visible à partir de dimanche soir sur la page Facebook de Toine Thys.

Prochain concert à l’abbaye de Neumünster, 21 mars, le quartette du pianiste Frank Avitabile en hommage à Michel Petrucciani.