Musique & Festivals À Aix, Mozart, Pichon et Castellucci réunis autour d’une méditation.

Mieux vaut parler de disparition, de destruction, d’extinction, ou, plus globalement, de finitude que de mort. C’est d’ailleurs avec la disparition mystérieuse, là, sous nos yeux, au milieu d’un plateau désert, d’une femme âgée qui vient de se mettre au lit, que s’ouvre le spectacle. Et non pas sur la musique de Mozart mais sur un chant grégorien a cappella évoquant, à travers la volonté prêtée à Dieu, cette idée que toute vie s’inscrit dans un processus immémorial qui la dépasse et l’entraîne.

Génie fragile

Les mots savants ont leur saveur, et en projetant sur le fond de scène la liste de tout ce qui a déjà disparu de cette planète - les espèces animales, les civilisations, les religions, les villes, les chefs-d’œuvres de l’architecture et de l’art, les sentiments (mais qu’en est-il des galaxies, et des supernovas ?) - Castellucci prend de la hauteur et échappe au temps (premier grand soulagement face à sa propre mort). En substituant à la dormeuse disparue une jeune fille porteuse de printemps, en revêtant les chanteurs de costumes "folkloriques", en menant le Requiem au rythme des rondes et des farandoles villageoises (danseurs et chanteurs mêlés), il célèbre la vie et ses réjouissances. 

Mais, suivant en cela le sous-texte de l’écriture sainte et de la musique elle-même, lorsqu’il répand la terre sur le sol immaculé du plateau, lorsqu’il revêt l’enfant - une fillette de la troisième génération (il y en aura une quatrième, un bébé) - des attributs sauvages de ses ancêtres, lorsqu’il fait rejouer à chaque actant la rencontre mortelle - et glorieuse - avec une voiture assassine (tandis que continue à défiler la liste des disparitions), ce sont les failles, les dérapages, les retours à l’état trivial, à la terre, à la tombe, qui se rappellent au spectateur. Et lorsqu’un enfant de dix ans (Chabi Lazreq) vient chanter, seul sur l’immense plateau, un petit air tout doux (de Mozart), à peine accompagné du continuo, c’est le miracle du génie humain qui refait surface.

Mais Castellucci insiste : on n’est pas tiré d’affaire pour autant, il faudra bien un jour se dépouiller de tout, même de la beauté, même de la musique de Mozart, et entrer nu dans l’inconnu de la mort. Et tout ce qui fut sera effacé, comme sur ce plateau s’élevant à la verticale, dont tout le contenu - terre, lambeaux de décors, vêtements - glissera dans le néant…

Heureuse contradiction

La puissance de la démonstration est aussi sa contradiction, parce que c’est bien la splendeur de ce qu’on entend qui empêchera le détachement salvateur. Aux commandes de la musique, Raphaël Pichon - qui signe aussi les choix d’extraits glissés dans le Requiem original - confirme ses affinités exceptionnelles avec la musique de Mozart et son formidable pouvoir théâtral. Et si, sous sa direction, l’orchestre Pygmalion semble ne faire qu’un avec la scène, les membres du chœur, à la fois chanteurs, acteurs et danseurs, se révéleront les plus fidèles porteurs, et jusque dans leur corps, de cette méditation finalement optimiste dans sa radicalité. Avec, en solistes, Siobhan Stagg, Sara Mingardo (bouleversante), Martin Mitterrutzner et Luca Tittoto.

Festival d’Aix-en-Provence, jusqu’au 22 juillet - www.festival-aix.com