Les situations les plus désespérées donnent parfois naissance aux plus belles histoires. Début mars 2020, quatre jours avant l’entrée en vigueur du premier confinement en Belgique, Jan-Wouter Van Gestel vit une vilaine rupture amoureuse. Le couple se sépare, le chanteur flamand de 28 ans se retrouve seul, coincé dans une ville qu’il ne connaît pas (Hasselt) et un appartement où il vient tout juste d’emménager. Autant dire que pour lui, le printemps semble long, très long.

Faute de concerts, de partenaire, et d’avenir à moyen terme, l’artiste décide alors de relancer les dés. "Fin juin, un ami à moi m’a proposé de le rejoindre dans un camp de surf du sud de la France auquel il participait, lance-t-il en introduction d’un récit qu’il prend un plaisir évident à raconter. L’idée était simple: travailler dans l’une des équipes de l’organisation, et rester sur place autant de temps que je le désirais."


Malin, l’ami en question suggère au musicien de prendre son piano avec lui. "Tout va Bien" ne dit pas grand-chose aux francophones, mais le chanteur pop fut l’une des grandes révélations flamandes de ces dernières années, à qui a notamment été accordé l’immense honneur d’ouvrir le festival Rock Werchter en 2015 et 2017.

Trop heureux de revivre psychologiquement et artistiquement, Jan-Wouter accepte, passe ses soirées à jouer devant une assemblée de surfeurs, et retrouve le plaisir de la scène, dans un monde qui s’apprête, une nouvelle fois, à se refermer sur lui-même.

"C’est où les Açores ?"

Les nouvelles sanitaires sont mauvaises. Fin juillet, sa sœur, médecin, confirme au chanteur que la courbe remonte à une vitesse fulgurante et que le pays va inévitablement devoir se reconfiner avant la fin de l’année. Ni une ni deux, Jan saute sur son smartphone, et tape "zone sans corona en Europe" sur Google, qui lui répond : "Allez aux Açores." Nouvelle recherche Google : "C’est où ça, les Açores ?" "Au beau milieu de l’océan Atlantique, entre les côtes portugaises et américaines", répond son téléphone.


Flanqué d’un photographe rencontré sur place, le jeune homme remballe son matériel, saute dans sa voiture, et file tout droit vers Porto avant que les frontières ne ferment. "La troisième recherche Google consistait à savoir comment faire transporter ma voiture sur l’île, s’amuse le cœur brisé devenu beatnick épris de liberté. Mais là, impossible de trouver la moindre information. Alors on a foncé : on a roulé d’une traite vers le port de Porto, où on a finalement pu charger la voiture sur un cargo, pendant qu’on gagnait l’archipel en avion."

BBQ et tables de vin

Le peu de budget qui lui reste passe dans le transport, le confinement attendu en Europe n’a pas encore lieu, et Jan, sur son île, se demande un peu "ce qu’il fout là". Dans ce genre de situation, le baroudeur type a une solution très simple : acheter une certaine quantité d’alcool, trouver un point de vue, et se questionner sur le sens de la vie. "Les Açores sont magnifiques, on trouve des paysages de carte postale de tous les côtés, souvent équipés d’emplacements pour BBQ", poursuit le jeune homme, qui traverse Punta Delgada en quête d’un rayon de soleil et tombe sur une fête locale. "Richard, le photographe, devenait dingue, il voulait s’arrêter pour manger un bout et boire une bière, mais je sentais qu’il fallait qu’on aille à Ferraria, de l’autre côté de l’île. Là, à peine sortis de la voiture, un certain Filipe nous a conviés à sa table, et on a commencé à discuter."

Tu joues, tu loges

L’audace amène la chance : Filipe possède une auberge. "Tout va Bien" est le seul artiste présent sur l’île. Un accord est scellé. "J’ai commencé à jouer chaque semaine dans l’auberge devant des petits groupes de 20 personnes, poursuit Jan. Mais la scène musicale locale est pour ainsi dire inexistante. Il n’y a absolument rien. Alors la nouvelle s’est répandue rapidement, et on a commencé à voir des gens arriver des quatre coins de l’île pour assister aux concerts. C’était la folie, on a organisé des sessions sur des crêtes montagneuses, dans des forêts. Qui voulait venait et prenait sa propre bouteille de vin avec lui. Et voilà, on en est là, aujourd’hui, ma vie est comme ça depuis trois mois."


Il ne manque qu’un soupçon de romantisme à cette histoire parfaite qui ferait merveille comme télénovela. Ou pas : appelez ça hasard ou karma, mais le meilleur ami du tenancier de l’auberge avait justement proposé à sa sœur de lui rendre visite sur l’île quelques semaines plus tôt. Après avoir quitté les États-Unis, la demoiselle est restée coincée aux Açores pour cause de virus, où elle est, évidemment, tombée amoureuse du chanteur. Aux dernières nouvelles, aucun d’entre eux n’était rentré chez lui depuis lors.


"Ce n’est pas assez bon, réécris-moi trente chansons"

Curieux nom de scène pour un artiste néerlandophone que ce "Tout va Bien", résultat d’une blague lors d’une intervention sur la radio flamande Studio Brussel. La suite du parcours de Jan-Wouter Van Gestel, en revanche, n’a rien d’une plaisanterie. Le chanteur-pianiste originaire de Leuven sort un premier album en 2015, rencontre immédiatement un certain succès au nord du pays, et est invité dans la foulée à se produire sur la scène du gigantesque Rock Werchter. Le rêve, pour un artiste de 23 ans. 

"Ça aurait dû être une bonne expérience, concède Jan. La tente était bien garnie, tout s’est bien déroulé, mais sur le moment, j’ai détesté et j’en suis sorti exténué. J’avais l’illusion que pour être un artiste, je devais écrire et me comporter de telle ou telle façon. Ça ne me correspondait pas du tout et je ne parvenais pas à me débarrasser de ce sentiment d’épuisement. Alors, en 2017, je suis parti en Indonésie, dans une ville qui m’avait déjà permis de me retrouver quelques années plus tôt."

"Je me suis comporté comme un con arrogant"

Jan-Wouter se retrouve. Tout va mieux pour "Tout va Bien", qui tente de relancer la machine dont il s’était volontairement éloigné. "J’ai écrit un message à mon manager en disant ‘Je suis désolé, je me suis comporté comme un con arrogant, mais j’aimerais écrire un nouvel album’, se remémore le pianiste. J’ai reçu une réponse très courte qui disait ‘Oui, tu t’es comporté comme un con, je t’aime toujours et j’aimerais bien te revoir, mais je ne veux pas entendre parler de toi avant que tu aies composé 30 morceaux’(rires). Je me suis mis au travail, et en février 2018, j’avais mes trente morceaux." Réponse de l’agent : "Pas mal, mais peut mieux faire. J’en veux trente de plus." 

"J’étais furieux, rigole Jan. Mais ça a fonctionné, en mai, j’avais trente chansons de plus." Nouvelle réponse de l’agent : "Mwais, on commence à avoir quelque chose, mais tu peux faire encore mieux. J’en veux trente de plus." Résigné, le musicien s’exécute, compose notamment Love is All Around Us et obtient l’inaccessible aval de son manager qui l’envoie chercher un producteur.

L’album subtil de la reconstruction

Problème, quand on disparaît de la circulation pendant des années, on perd rapidement toute considération dans le milieu. "Ça m’a pris un an, poursuit Jan. Personne ne me répondait. Alors, un matin, j’en ai eu marre, j’ai pris ma voiture, j’ai roulé jusque chez mon agent et je lui ai dit ‘Maintenant, tu vas écouter chacun des cent morceaux que j’ai composés.’" (rires) Finalement, en 2019, son manager le soutient, un producteur le publie, et l’album Come A Little Closer ( ) voit finalement le jour quelques mois plus tard.

Les seize morceaux choisis in fine ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur auteur. Tous ont le charme des ballades piano-voix, portées par le timbre aigu et singulier de Jan, qui oscille entre mélancolie urbaine, ambiance des îles, et intimité casanière. Le tout a été écrit et enregistré bien avant sa rupture et son départ pour les Açores, mais relate exactement la même histoire, vécue quelques années plus tôt. "Effectivement, la même histoire se répète, et le thème de l’album reste le même : comment laisser quelque chose derrière soi pour renaître. Je vois l’esprit comme une pièce. Une pièce qu’il faut totalement vider avant de pouvoir la redécorer."

Tout va Bien, "Come A Little Closer" (Warner), sorti le 23 octobre.

© D.R.