Six mois. C’est exactement le temps qu’il a fallu à Bristol pour faire émerger un nouveau genre musical. De l’été 1994 au printemps 1995, Portishead est entré dans la lumière avec Dummy, Massive Attack a confirmé l’essai avec Protection, et Tricky s’est lancé en solo avec le retentissant Maxinquaye. Brut, indéfinissable, mené par une vision toute britannique du rap et du reggae sur fond d’expérimentations électroniques, le trip-hop est sorti de nulle part, dans cette petite ville du sud-ouest de l’Angleterre.

Après quoi, ses trois piliers ont pris des chemins différents. Les premiers sont restés dans leur bulle, sortant trois chefs-d’œuvre en quinze ans, les seconds ont pris la proue, arpenté les festivals et joué les leaders du mouvement. Tricky, lui, s’est replié dans l’ombre, la marge, les coins sombres d’un esprit torturé qui n’a jamais vraiment compris ce qui lui arrivait. "Le succès de mon premier album a semé le trouble dans ma tête", concède-t-il par téléphone depuis Berlin, où il est installé depuis quelques années. "Je buvais constamment, je prenais plein de drogue. Il n’y a ni structure ni routine dans ce milieu. Pour rester sain, il faut rester dans la simplicité, aller à l’essentiel, ou vous vous perdez dans le vide."

La voix emblématique d’Adrian Thaws au civil est éraillée, ses pensées sont confuses. Chaque phrase ou presque reste en suspens, comme si une information venait sans arrêt en chasser une autre. Sa musique, elle, lui ressemble : unique, intense, tantôt explosive, tantôt apaisée, toujours authentique. Vingt-cinq ans après Maxinquaye, Tricky sort ce vendredi une quatorzième œuvre personnelle baptisée Fall to Pieces. Son premier album rendait hommage à sa mère, partie de sa propre volonté quand l’artiste était encore bébé. Le petit dernier expurge la douleur provoquée par la mort de sa fille, qui s’est, elle aussi, suicidée, l’an dernier.

L’homme n’en parle pas. Tout est sur le disque, dans ses textes, ce "I Hate This Pain" viscéral et prenant. Mais les mots ne sont plus nécessaires pour s’aventurer dans l’esprit d’un homme à bout de souffle, qui crée pour vivre et plaque ses émotions sur des sons. "Un journaliste m’a demandé si je parlais de la mort quand je chante : ‘À mon désespoir, impatient de te retrouver là-bas’", poursuit Tricky. "Non, je ne parle pas de la mort, je parle de me retrouver, revenir à moi. Parce qu’on se perd dans cette industrie, on finit par ne plus savoir qui on est, on perd le sens des réalités. Ce que je voulais dire, en réalité, c’est que je ne vais pas bien, mais que je serai bientôt de retour et que je vous retrouverai là-bas."

Impressionnant avec sa gueule cassée et sa voix rauque, Tricky est touchant de sincérité. Malgré la lourdeur qui l’entoure, Fall to Pieces (Pias) *** est une belle petite réussite, tout comme Ununiform il y a deux ans.

Chaque son révèle une idée ; chaque morceau, une ambiance différente. L’univers de son auteur, à la fois intemporel et imprévisible, est porté par la chanteuse polonaise Marta Zlakowska, qui pose sa voix sur la majeure partie des textes. "Marta n’est pas une chanteuse, c’est une personne naturelle. Elle reste elle-même, donne vie à mes morceaux. C’est vraiment une extension de moi-même", estime Tricky, que l’on entend très peu sur le disque, comme toujours, et qui s’entoure depuis ses débuts de voix essentiellement féminines. "Je sais que les gens veulent m’entendre, mais j’essaie de savoir quand et où je veux chanter, me retrouver."

L’écoute de ce journal intime est épuisante ; la vie de son auteur, dramatiquement éprouvante. "What a fucking game" ("Quel putain de jeu"), lance-t-il en introduction du morceau "I Hate This Pain". "C’est une histoire que mon oncle m’a racontée il y a longtemps", s’explique Tricky. "Après avoir purgé une peine de sept ans, il est sorti de prison, sans argent, sous la pluie, avec juste une cigarette. Et il a dit : ‘What a fucking game.’ Je n’avais pas compris à l’époque, j’étais trop jeune, mais avec les difficultés de la vie j’ai fini par comprendre ce qu’il voulait dire."

Tricky sera "normalement" en concert au Botanique (Bruxelles) le 14 mars 2021.