Il est de ces oeuvres artistiques qui nous ont tant bouleversés, sidérés, fait rire ou pleurer à leur découverte qu’on aimerait retrouver ces émotions à chaque nouvelle lecture, écoute ou visionnage. 

Souhait vain, évidemment. Unfinished Sympathy, de Massive Attack, est la seule chanson dont je me souviens parfaitement où j’étais, ce que je faisais et ce que j’ai ressenti la première fois où je l’ai entendue.C’était en février 1991. J’avais 17 ans. Comme tous les soirs ou presque, dans le salon familial, j’écoutais au casque Perfecto sur Radio 2, une émission de la RTBF, parallèle à Rock à Gogo mais avec un registre musical plus large. 

Le correspondant permanent à Londres avait pour mission de faire découvrir aux auditeurs belges les pépites fraîchement sorties Outre-Manche. Ce soir-là, il a choisi Unfinished Sympathy, qu’il a présenté avec un enthousiasme non feint, évoquant une sorte de révélation. 

Dès les premières notes, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. L’impression de n’avoir jamais rien entendu de semblable. Et c’était vrai. Un groupe était né, un genre musical aussi, certes assez éphémère, le trip hop (ce nom ne sera inventé que 3 ans plus tard) qui rassemblera des artistes comme Portishead et Tricky.


Le son des clochettes, le petit coup de scratch, les basses profondes et hypnotiques, les cordes mélancoliques, les notes de piano, la voix magnifique de Shara Nelson qui chante “Like a soul without a mind, In a body without a heart, I’m missing every part”, ma mâchoire s’est décrochée. 

Cinq minutes plus tard, j’étais KO, émue, retournée, transpercée par la sensation, la conviction plutôt, que ce morceau venait d’entrer pour toujours dans mon panthéon musical. 

Et puis il y a eu la découverte, quelques semaines plus tard, de l’incroyable vidéo qui accompagnait la sortie du single, tournée en un seul plan séquence dans les rues de Downtown Los Angeles. 

La caméra filme Shara Nelson, le visage marqué par un mélange d’exaspération, de tristesse et de colère, marchant d’un pas déterminé et croisant une galerie de personnages pour le moins pittoresques. Aujourd’hui encore, je ne peux pas écouter Unfinished Sympathy sans avoir un petit frisson ou même la chair de poule mais c’est sans commune mesure avec l’émotion qui m’a traversée, ce soir de l’hiver 1991, le casque sur les oreilles, dans le salon familial.