ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

A 64 ans, la voix de José Van Dam a sans doute perdu de sa puissance: dans le nouveau «Saint-François d'Assise» qu'il chante à la Bastille, sa projection est limitée - au point d'être parfois couverte par l'orchestre - et les passages chantés pianissimo n'ont plus toute la présence sonore qu'on voudrait leur reconnaître. Mais non seulement, le style reste admirable et la diction parfaite, mais c'est aussi l'intonation qui est sans faille et le vibrato bien contrôlé. Le charisme scénique, lui aussi, est resté intact, à tout le moins quand la direction d'acteurs est suffisamment rigoureuse pour donner à chacun - Van Dam le premier - la contenance adéquate.

Prêtres ouvriers

C'est qu'il y a des hauts et des bas dans la mise en scène de Stanislas Nordey. Le jeune metteur en scène dit avoir conçu l'oeuvre comme une traversée plus que comme un spectacle: il y est des îles superbes, mais aussi des journées en mer plutôt monotones. Si les habits religieux ont été abandonnés au profit de vêtements contemporains qui pourraient être ceux de dockers ou de prêtres ouvriers (ni bure ni capuche, mais des jeans, t-shirts, blousons et bonnets dans les teintes marron), les références religieuses ne sont pas totalement abandonnées, loin s'en faut: les ailes de l'ange, la croix, un décor en forme de triptyque d'autel pour le tableau des stigmates ou l'aveuglante lumière du finale sont là pour rappeler que, si cet opéra - Messiaen préféra l'appellation de «Scènes franciscaines en trois actes et huit tableaux» - parle, lui aussi, d'amour, ce n'est pas d'amour charnel mais d'amour divin qu'il est question.Parmi les moments réussis, on gardera l'image du sourire extatique des compagnons de François lors des laudes, la première apparition de l'ange (Christine Schäfer, extraordinaire de précision vocale mais aussi de présence mutine), la guérison du lépreux tout de blanc vêtu (Chris Merritt, excellent mais pas toujours intelligible), le tableau final ou surtout le tableau de l'ange musicien: le carré incliné sur lequel les protagonistes avaient évolué jusque là est levé à la verticale et recouvert d'un vert qui figure la forêt. François y est comme suspendu à quelques mètres du sol, presque crucifié même (il repose en fait sur une minuscule plate-forme accrochée perpendiculairement au carré). Et c'est à travers une fente imperceptible de cette végétation que l'ange va apparaître à la verticale, lui aussi comme suspendu dans les airs.

Froideur

Par contre, le tableau du prêche aux oiseaux qui suit immédiatement trahit un manque d'inspiration: le carré est toujours là, mais réduit à une structure métallique où l'on peut certes déceler une croix, mais dont la froideur triviale (prolongée par une sorte de balcon en aluminium sur lequel se tient François) sied assez mal à l'intensité poétique du moment, d'autant que Van Dam, sans doute heureux de se relaxer quelque peu, s'y relâche trop ostensiblement.

Il est aussi et surtout nombre de moments où il ne se passe simplement rien sur scène, la dimension oratorio scénique étant encore accrue par le peu d'usage scénique qu'il est fait des choeurs, cantonnés soit en coulisses soit dans des postures figées comme en concert. On peut sans doute soutenir que, dans ce statisme ambiant, chaque action prend un relief particulier, et que l'essentiel est ainsi plus visible. Mais le résultat est aussi que l'ennui guette parfois, d'autant plus que les tempi de Sylvain Cambreling sont les plus lents qui soient ici - quatre heures trente de musique, là où Salonen ou Nagano prenaient trois heures cinquante.

Précision et netteté

Membre fidèle entre tous de la bande à Mortier depuis l'époque de la Monnaie, Cambreling est aussi un familier de «Saint- François d'Assise». On peut certes le croire quand il affirme baser ses tempi sur les indications métronomiques de Messiaen, mais ce parti pris de lenteur n'est pas fait pour conduire vers une oeuvre exigeante ceux qui hésiteraient à y entrer.D'autant que, à la poésie et au mystère, le chef français préfère manifestement l'analyse détaillée de chaque recoin de la partition, la mise en lumière des timbres, le respect rigoureux des rythmes: une direction musicale admirable de précision et de netteté, mais qui suscite plus d'admiration que d'enthousiasme. L'Orchestre et les Choeurs de l'Opéra de Paris - en effectif sensiblement inférieur à ce que prévoit le compositeur - sonnent superbement, avec peut-être un rien d'exagération dans la spatialisation et l'amplification des Ondes Martenot.

Paris, Opéra Bastille, les 9, 12, 16, 20, 24 et 27 octobre, 2 et 5 novembre.

Rens. : Webwww.operadeparis.fr

© La Libre Belgique 2004