Gobin et Miller signent une nouvelle réussite, théâtre intense, distribution percutante.

Fidèle aux principes qui guidèrent sa fondation, le festival Midsummer Mozartiade place cette quatrième et foisonnante édition sur les Chemins de l’Orient, avec, en production centrale, Die Entführung aus dem Serail, de Mozart. Une œuvre inspirée des Lumières que Mozart voulut accessible et fraternelle et où l’Oriental - Pacha Selim - fait preuve de clémence alors qu’il avait toutes les raisons de se venger. Mais, tout en déroulant la fable édifiante, Mozart entraîne l’auditeur dans les méandres de l’éveil des passions et l’on n’est pas loin, au moment du surprenant happy end, de songer à la conclusion de Cosi fan tutte : oui, les jeunes filles sont délivrées, elles sont restées pures (?) et ont la joie de repartir au pays avec leurs fiancés respectifs, mais leur corps et leur âme resteront marqués par des émois qu’elles ne revivront peut-être jamais plus.

Il s’agit donc d’un huis clos - à vrai dire "ouvert" puisque tout se passe à l’entrée du palais de Pacha Selim - où le théâtre est primordial, inscrit avec une intensité inouïe dans la musique de Mozart, Éric Gobin, le metteur en scène, et David Miller, le directeur musical, l’ont bien compris. Trois zones ont été aménagées sur le plateau du théâtre des Martyrs : orchestre et chœurs de part et d’autre, séparés par un tulle noir de l’espace de jeu central comportant, en fond de scène, une grande porte en moucharabié (petite distorsion sémantique…) et deux bancs, point. Les lumières et le jeu des chanteurs feront le reste.

Shadi Torbey change la donne

À la tête de l’Orchestre royal de chambre de Wallonie, David Miller donne le ton dès l’ouverture, vive, transparente (pas trop le choix, ils ne sont que 21 musiciens mais perceptiblement motivés) et sensuelle, chargée d’une tension qui ne faiblira pas. Et la distribution est exceptionnelle. En confiant le rôle d’Osmin à Shadi Torbey, les maîtres d’œuvre ont fait coup double : non seulement la basse belge (3e lauréat du Reine Elisabeth 2004, quand même) est au meilleur de sa forme vocale et donnera aux ensembles une assise précieuse, mais son sens de la scène et, il faut bien le dire, ses allures de séducteur ténébreux permettront de créer une symétrie entre les deux couples formés, d’une part, par Blondchen et lui-même et, de l’autre, par Konstanze et Pacha Selim. Et quel Pacha Selim que l’acteur allemand (d’origine afghane) Parbet Chugh ! (On comprend les affres de Konztanze).

Du côté des ténors, le jeune Belge Pierre Derhet (Belmonte) confirme son timbre chaleureux et sa musicalité, en dépit d’aigus trop ouverts et souvent tendus, et le Britannique William Blake, Pedrillo vocalement très assuré, se révèle aussi un extraordinaire comédien, portant avec esprit la touche comique de l’affaire. Et, au sommet du sextuor, on saluera les deux sopranos, Gianna Cañete Gallo (Konstanze) aux aigus ravissants et "colorés", et Dorine Mortelmans (Blondchen), à la voix longue et lumineuse, idéales l’une et l’autre dans des rôles très exposés, dont elles s’emparent avec une maîtrise et une liberté confondantes, sens de la scène en sus.

Observons enfin combien la mise en scène et la direction d’acteur d’Éric Gobin, lui-même chanteur, sont dictées par un des meilleurs dramaturges de tous les temps : Mozart lui-même. Avec pour effet de révéler, par ce qui s’offre au regard, l’essence de ce qui s’offre à l’écoute.Martine D. Mergeay

Opéras, concerts, récitals, free events, au Théâtre des Martyrs, jusqu’au 7 juillet. Infos : www.amadeusandco.be