Vous vous souvenez de votre première expérience culturelle ? Un livre de chevet, une sortie au musée, un concert d’Henri Dès ou Pierre Perret ? Pour le petit Vincent, douze ans, l’Art se manifeste en 1983 sous la forme de deux affreux post-punks irlandais, les Virgin Prunes, qui débarquent sur la scène d’un festival liégeois en jetant des têtes de cochons dégoulinantes de sang dans l’audience. On aime, on déteste, Vincent, lui, est captivé. "Je vivais à Ans dans l’une de ces petites maisons d’ouvriers. C’était des foyers formidables, pleins d’amour, mais l’ambition était plutôt de devenir footballeur au RFC Liège - pas chez l’affreux Standard - que d’être dans la culture. Alors, quand tu as douze ans et que tu te retrouves face à une mise en scène d’une puissance pareille, ça ouvre grand les portes de l’art, du possible, de la transgression."

Malheureusement pour le club de football local, Vincent est viscéralement attiré par la musique et "les têtes de nœuds". Dans son lycée catholique, l’ado traîne dans le groupe des amateurs de new wave, se forme avec The Cure, et pique le crucifix de sa vieille tante pour le repeindre en noir.

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À seize ans, faute de moyens, monsieur passe logiquement son temps chez son disquaire, Caroline Music, dont il ne reste aujourd’hui que l’enseigne bruxelloise. "Ils vendaient encore des billets de concerts, se remémore Vincent Philippart. Il fallait ensuite ramener les recettes et les billets invendus à la salle, qui te donnait deux billets gratuits en échange. Tu penses bien que j’essayais d’avoir neuf des dix concerts annoncés et que je passais mon temps à faire des allers-retours en train avec 20 000 francs et 70 tickets dans ma poche."

Liège, en revanche, n’est pas un haut lieu de la musique live. Vincent fricote avec les organisateurs des rares concerts organisés, héberge les membres des groupes chez ses parents "qui ne pètent pas un mot d’anglais", mais font gentiment à manger pour tout le monde. "En 87-88, j’ai commencé à prendre les choses plus à cœur, poursuit-il. J ’ai grimpé dans la camionnette d’un groupe, The Membranes, pour les suivre à Manchester, qui n’avait rien à voir avec le Manchester d’aujourd’hui. La ville était triste, sombre, on vivait dans des squats. C’était le royaume de la débrouille, de la drogue et des bagarres de rue. J’ai fait deux ou trois tournées avec eux pour porter le matos, et un jour, ils m’ont mis derrière la console parce que leur mixeur ne savait pas venir."


Dénué de la moindre expérience, Vincent se met au son. "On parle de squats ou de salles de 500 personnes hein, tout se faisait à l’oreille. Tu sonorisais une voix, puis tu mettais un peu de guitare, un peu de caisse claire, et un peu de grosse caisse. Mes compétences étaient plus humaines que techniques : on se comprenait sans se parler, on vivait tous dans le même univers."

L’ado ne lâche pas l’école, mais passe toutes ses vacances sur place, rencontre les Irlandais de My Bloody Valentine, et accompagne le groupe en tournée. "Matériellement, on n’avait rien du tout, ajoute-t-il. Je n’en fais pas un portrait idyllique. Les gens avec qui je traînais n’étaient pas tout le temps de gentils garçons, ils vivaient de petits larcins, mais, même si on était en plein thatchérisme, les squats étaient relativement bien protégés. La seule effraction que tu avais à faire, c’était de forcer la porte. Une fois que t’étais à l’intérieur, c’était compliqué de te faire sortir. C’était loin d’être un rêve, mais il y avait une énergie incroyable dont je me nourrissais abondamment." Plutôt cool avec leur gamin, ses parents exigent tout de même de l’adolescent qu’il décroche un diplôme, histoire de s’offrir une porte de sortie, un plan B plus raisonnable que le plan A. Ce sera donc le son à l’Institut des arts de diffusion (UCLouvain).


Contrat familial rempli, le diplômé file illico presto à New York, et l’histoire se répète : la ville est dure, violente, mais bouillonnante. Vincent Philippart se débrouille pour squatter un appartement d’East Village, fait allègrement la fête avec les groupes qu’il vénère, et gagne plus ou moins sa vie comme déménageur.

Puis il y a cette rencontre. D’amis en soirées, Vincent se lie d’amitié avec Jeff Buckley. "J’ai fait quelques concerts avec lui, mais c’était plus personnel que professionnel. J’étais marqué par la force du personnage, sa vision de la musique, l’intransigeance et la beauté. Ça m’a confirmé dans une approche : je ne voulais pas être un technicien, je voulais travailler avec des artistes qui avaient quelque chose à dire. Depuis, mon boulot a toujours été 30 % d’artistique, 30 % de technique, et 40 % d’humain." Alors que la carrière de Buckley décolle, Vincent quitte East Village faute de visa, et revient bosser en Belgique, où deux groupes en font leur ingé-son : Channel Zero et dEUS.

"1995, c’est vraiment l’apogée de l’industrie musicale et de l’internationalisation", poursuit Vincent Philippart, qui travaille exclusivement sur la musique live, jamais sur les enregistrements en studio. "L’argent rentre à gogo, les conditions de travail sont incroyables, et dès que tu rejoins un management, t’as plein de boulot. Je faisais dEUS, mais j’avais aussi leurs groupes frères comme Evil Superstar, Zita Swoon…" Les groupes et les tournées s’enchaînent : les Dandy Warhols, Soulwax, Cocorosie le recrutent. Les rockeurs californiens de Queens Of The Stone Age le convient sur leur exceptionnelle tournée 2002-2003 dont le groupe belge Millionnaire assure la première partie, avec notre ingé-son liégeois aux commandes.


"Ça, ça reste la plus belle tournée de toute ma carrière, humainement et artistiquement", s’émerveille encore l’ardent mélomane. "Les Queens étaient au sommet de leur art, tous les musiciens s’entendaient divinement. Josh Homme (chant, guitare) et Troy Van Leeuwen (guitare) sont restés des amis. On a vraiment vécu au sein d’une grande famille pendant un an." Mais Vincent en a une autre, de famille - une femme et un enfant de deux ans - et choisit pour une fois de se sédentariser un temps en acceptant le poste de responsable son à l’Ancienne Belgique (Bruxelles). "C’était un honneur, reconnaît-il. L’AB, c’est quand même la Mecque du rock en Belgique, mais quand tu bosses dans une Rolls, tu ne changes pas les pièces. Les gens ne font que passer, tu perds une partie de l’aventure humaine." Quand Tom Barman lui propose de suivre dEUS pour la tournée de son grand retour, en 2005, il réfléchit donc "moins d’une demi-seconde" avant de répondre.

Et maintenant, se réinventer

Vincent reprend la route, travaille souvent avec les mêmes artistes, et prend accessoirement la direction technique du OLT Rivierenhof Festival d’Anvers. Les deux prochaines années devaient, elles aussi, se dérouler en tournée aux côtés du producteur électronique français Rone, mais le virus est venu tout reporter. Depuis, c’est le vide, tout est annulé. "Professionnellement, c’est dur. Financièrement, c’est le drame. J’ai eu la chance d’être bien payé, mais quand tu es en tournée, tu bosses parfois trois mois pour en vivre cinq, conclut-il. Alors j’essaie d’autres choses, des podcasts par exemple. Quand tu te dis ‘artiste’, tu dois le montrer, et trouver, quoi qu’il arrive, un moyen de te réinventer."



"Tous les groupes qui sonnent bien travaillent à la source"

Bon, et sinon, un ingénieur du son, ça sert à quoi exactement ? "On nous appelle ingénieurs, mais on devrait plutôt nous appeler ingénieux, s’amuse Vincent Philippart. On n’est pas astrophysiciens quoi. La base du métier est simple : un son vient d’une source, passe par un micro et sort par un haut-parleur." Tout le reste dépend des productions, des groupes et des budgets.

"Quand tu travailles avec un groupe comme Placebo, tu commences par dix ou douze jours de répétitions dans un studio énorme de la banlieue londonienne avant la tournée, pour que tout soit parfaitement réglé. Là, tu travailles le son à la source : l’instrument. Chaque pédale, chaque effet de voix, chaque coup de baguette est travaillé pour sonner parfaitement avant d’être amplifié. Il y a des gens qui savent ce qu’ils veulent, comment faire pour y parvenir, et d’autres qui n’en ont pas la moindre idée. Ton boulot, c’est de concrétiser leurs desiderata. S’ils veulent une guitare stridente qui fait penser à un arracheur de dents, tu dois trouver l’effet qui y correspondra." "Björk, par exemple, sait exactement ce qu’elle veut, poursuit Vincent Philippart, et elle sait aussi exactement comment y arriver. Donc, en gros, elle t’engage pour que tu fasses ce qu’elle sait faire, à sa place, quand elle est sur scène. Et si tu ne sais pas, elle vient te le montrer à la console. Le duo pop de Cocorosie, c’est l’inverse. Ce sont de pures artistes. Elles n’ont pas la moindre idée de la façon dont la technique fonctionne, et elles n’en ont rien à foutre (rires)."

Tout ce travail forme, in fine, une structure, un équilibre à retrouver chaque soir. Bien souvent, les salles fournissent une base de matériel que les groupes complètent. "Maintenant, les jeunes arrivent avec des navettes spatiales, rigole Vincent Philippart. Moi, je n’ai jamais acheté le moindre câble."

L’acoustique d’une salle, elle, est intangible. "Si elle est pourrie, elle est pourrie. Mais tu peux toujours essayer de la contourner. Forest National n’a pas bonne réputation, comme on le sait, mais je suis allé y voir Leonard Cohen qui sonnait divinement bien. Son ingénieur du son était venu avec une armée de haut-parleurs pour tout calibrer parfaitement." Rien n’est par ailleurs gagné d’avance. "Ça reste chaque soir un challeng e, confirme l’ingénieux. L’année passée, je revenais d’une tournée idyllique de quarante dates avec dEUS, quand ils ont donné leurs huit concerts d’affilée à l’Ancienne Belgique. Le deuxième soir, je ne sais pas et je ne saurai jamais ce qu’il s’est passé, mais ça a merdé. Tu le sens tout de suite, il y avait comme une barrière entre la salle et le public. Il suffit parfois d’un seul micro qui fonctionne mal et tout est déstabilisé. C’est vraiment un travail d’équipe entre les musiciens, l’ingé-son, les retours des musiciens et la personne qui gère le matériel sur scène."