Youssou N'Dour, cap sur le Nord

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Youssou N'Dour poursuit le voyage dans les traditions de son pays, entamé sur les albums "Nothing's in vain" et "Egypt" (axé sur l'Islam). Son nouvel opus "Rokku Mi Rokka" - chanté quasi exclusivement en wolof -, puise son inspiration dans le nord du Sénégal et la zone désertique qui s'étend, au-delà, au Mali et en Mauritanie. Histoire de bien "incarner les racines de cette musique", la star sénégalaise - qui met à nouveau de côté le genre mbalax qui a fait son succès - s'est entourée, ici et là, d'artistes de la région en question. Les chanteurs Bah Mody, Ousmane Kangue, le duo Balla Sidibe et Rudy Gomis d'Ochestra Baobab, et le musicien malien Bassekou Kouyaté. L'ex-guitariste de feu Ali Farka Touré joue du ngoni, l'ancêtre à quatre cordes du banjo, sur "Sama Gammou" où la fabuleuse voix de Youssou N'Dour est bien mise en avant. Les morceaux "Leteuma" ("le côté mauritanien de l'album") et surtout le très orientalisant "Baye Fall" (dédié au fondateur d'une confrérie mouride), où les cordes dessinent des arabesques sur des bases rythmiques répétitives, sont parmi les plus envoûtants.

D'un bout à l'autre, de "4-4-44" écrite à l'occasion des 44 ans de l'indépendance du Sénégal (en 2004) à "Wake up" où Youssou N'Dour reforme avec Neneh Cherry le duo qui lui valut un succès planétaire en 1994 ("Seven Seconds"), la musique de "Rokku Mi Rokka" respire l'optimisme, l'énergie. "La musique est une force, une puissance qu'il faut utiliser pour célébrer , dénoncer, encourager", nous dit Youssou N'Dour. Un artiste qui n'hésite pas à user de sa célébrité en faveur de causes humanitaires, pour le Darfour notamment. De causes "pédagogiques" aussi. Récemment, il a joué dans le film "Amazing Grace" de Michael Apted, qui traite de l'abolition de l'esclavage en Angleterre. Il est, par ailleurs, au centre du documentaire "Retour à Gorée" (pas encore de sortie prévue en Belgique), un road movie musical et initiatique qui retrace - évoquant donc l'esclavage - l'influence des musiques africaines sur le jazz et le blues américains. Ce qui nous ramène en fait à l'album "Rokku Mi Rokka".

Quelle place la région et les cultures qui vous inspirent - le nord du Sénégal - ont-elles dans votre vie ?

Le côté de ma grand-mère et de ma mère, d'où je tiens la possibilité et le talent de chanteur, a une connexion avec cette zone du Nord, avec les Toucouleurs. Ma grand-mère ne parle pas ma langue, le wolof, mais la leur. Comme je l'ai toujours dit, le Sénégal regorge de diversité musicale, et la musique du Nord m'a toujours fasciné par sa ressemblance avec le blues, le reggae, la soul. J'ai voulu ressortir cette musique, qui parle de contenus très simples : les bergers, le sport traditionnel (la lutte), le marabout, guide spirituel qui a le pouvoir... C'était important pour moi de trouver les racines de ces musiques, qui sont peut-être parties parce qu'il y a eu l'esclavage...

.... Des contenus simples, universels aussi...

Beaucoup plus qu'on le pense. Parfois, on en arrive, en Afrique, à tenter de mélanger les sons, par exemple, en pensant que c'est plus "moderne". Or, c'est le contraire. Quand on va vers les choses simples - je n'ai pas dit faciles -, c'est à la fois traditionnel et très moderne.

Sur vos derniers albums, il y a davantage d'instruments traditionnels - et moins de synthétiseur. Quels sont, ici, ces instruments ?

On a utilisé le ngoni - la guitare traditionnelle -, la kora, et beaucoup de percussions de taille moyenne comme le tama (NdlR, aussi appelé tambour parlant) à la place des sons de grosse caisse des batteries modernes. L'esprit de cet album était aussi de montrer comment les instruments traditionnels et acoustiques donnent de l'espace à ma voix. Il y a une certaine liberté et un certain dépouillement de la musique.

Dans "Xell", il y a des percussions qui marquent l'esprit..

C'est le rythme des sabar, un ensemble de percussions jouant en même temps : vous entendez cette frappe. Ça claque. J'aime cela.

Sur "Wake up" par contre, avec Neneh Cherry, on retombe dans des sonorités plus "occidentales".

On ne peut pas non plus rencontrer une chanteuse qui incarne la musique moderne et lui prendre tout. Neneh a fait du rap dans la chanson, il fallait lui créer ce genre de groove. Cela dit, je trouve que cette chanson n'a rien à voir avec les sons qu'on avait utilisés pour "Seven Seconds"; elle est plus proche de ma musique et de l'Afrique.

Vos concitoyens peuvent-ils facilement accéder, financièrement entre autres, à votre musique ? Comment est-elle diffusée au Sénégal ?

Je pense qu'elle est très accessible. Elle est diffusée sur cassettes et CD - malheureusement, comme partout dans le monde et particulièrement en Afrique, il y a pas mal de piraterie. Quant aux concerts, il y a toujours une partie des places qui ne coûtent que l'équivalent d'un euro.

Vous avez sorti, il y a six mois, en Afrique, un autre album. Est-il très différent de "Rokku..." ?

C'est un album électrique, du mbalax, qui n'a rien à voir avec celui-ci - mais dont j'ai demandé qu'il puisse apparaître en bonus - qui sortira partout par ailleurs.

Des fois, c'est fou. Le monde occidental attend surtout de nous de la musique roots, des instruments traditionnels; mais le monde africain attend davantage de nous des musiques modernes, avec du synthétiseur... En mettant l'autre musique en bonus, cela clôt le débat.

Comment comprendre "Rokku Mi Rokka" : "Donne et prend" ?

Comme je l'ai dit, l'album essaie d'éclairer les racines de musiques comme le reggae, la soul, la musique cubaine, etc. C'est aussi une façon de dire : ces musiques qui nous reviennent, nous les écoutons, nous les aimons, mais auparavant, c'est l'Afrique qui a donné...

Comment résumeriez-vous l'état de santé actuel du Sénégal ?

La démocratie avance. Ce qui s'est passé en 2 000 - NdlR : la victoire d'Abdoulayé Wadé et l'alternance après 40 ans de pouvoir socialiste - l'avait déjà montré. Les gens sont plus impliqués dans la vie de la nation. Le pouvoir en place est en train de mettre en place des infrastructures et consacre une bonne partie de son budget à l'éducation, mais d'un autre coté, de grandes questions ne sont pas réglées, comme la lutte contre le chômage et la bonne gouvernance. Le gouvernement a un train de vie exorbitant, je ne comprends pas ça. C'est contradictoire.

Vous participez au développement de votre pays via différents projets. On parle de télévision...

En Afrique, si nous ne recevons que des télévisions de l'extérieur, nous sommes "envahis". La vraie réponse est de faire des télévisions avec des contenus africains, aussi pour "envahir" l'Europe et l'Amérique, leur donner notre point de vue. Il faut un équilibre.

Sophie Lebrun

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