Je ne me coupe plus les cheveux tant que les concerts n’auront pas repris", nous lance Yves Wullaert en ouvrant la porte de l’Ancienne Belgique. Confortablement installé dans une paire de crocs (pantoufles en plastique laides mais pratiques), le maître des lieux arbore effectivement une tignasse hirsute et un vieux T-shirt du groupe de métal Motörhead.

Yves s’habille comme il l’entend : il est chez lui. Le quinquagénaire vit, dort et mange dans la mythique salle de concerts bruxelloise tous les jours que Dieu fait depuis 1997. Enfin, pas directement dans la salle, le concierge dispose d’un magnifique appartement de 160 m2 littéralement collé contre le mur gauche de la scène principale. Pas génial quand Slayer ou Iggy Pop jouent de l’autre côté et que vous voulez bouquiner. "En fait ça va", tempère-t-il. "Les lieux ont été bien conçus, je n’entends vraiment bien les concerts que quand je suis dans ma douche ou mes toilettes. Ailleurs c’est assez calme."

Le mandai de Forest National

Pour un mélomane, en revanche, la situation est absolument idéale. Même quand il n’a jamais entendu parler du groupe programmé en soirée, Yves "descend" et se goinfre littéralement de concerts depuis des décennies. Ces dernières années, expérience oblige, cette frénésie est un peu retombée, mais le hasard fait parfois bien les choses. "La première fois que j’ai entendu Sharon Jones, j’étais chez moi, aux toilettes", s’amuse notre interlocuteur. "Je me suis dit ‘Merde, ça sonne bien !’ et je suis descendu. Si je n’étais pas allé au cabinet à ce moment-là, j’aurais raté son concert."

On n’emménage pas du jour au lendemain dans un lieu aussi mythique que l’AB. Au milieu des années 80, en pleine adolescence, Yves se trouve un job de "stage-hand" via un chef scout. Il charge, décharge les camions, et amène le matériel sur scène en fonction des besoins. "Un job de mandai quoi, on t’appelle en fonction de la demande. Quand un groupe arrive à 15 h avec une camionnette, il suffit de deux personnes. Pour une grosse tournée américaine avec deux camions, ça peut monter jusqu’à seize. Mon premier concert, c’était Johnny Hallyday à Forest National." Ses humanités terminées, la petite main continue sur sa lancée, et finit par travailler avec toutes les salles de la ville, dont l’AB, qui l’engage à temps plein en 88.

Un micro-ondes dans la voiture

La fête peut commencer…. Mais la plupart des institutions culturelles tournent à entre 15 et 20 concerts par mois, à l’époque, contre 450 sur dix mois pour la seule Ancienne Belgique en 2019. Il faut inévitablement plusieurs activités pour boucler les fins de mois. Le garnement se débrouille en vendant des posters, T-shirts et cartes postales de rock’n’roll ramenées sous le manteau d’Angleterre. Quand l’Ancienne Belgique ferme ses portes de 92 à 96 pour rénover le bâtiment, il se lance même dans le catering. "Je déchargeais du matériel à Forest National", se remémore l’intéressé. "Un jour, les repas servis aux équipes techniques étaient tellement exécrables que j’ai demandé au patron comment il pouvait nous faire manger un truc aussi dégueulasse. Réponse : ‘Tu crois que tu peux faire mieux peut-être ?’ ‘Oui je peux faire mieux.’ Je me suis chargé de la cuisine pour les concerts suivants et, comme tout le monde était content, j’ai fait le catering pour Live Nation. J’avais deux taques électriques, un micro-ondes, des assiettes, des couverts, et je trimballais tout ça dans ma voiture. Les choses étaient rock’n’roll."

"Je pourrais aller au Carnegie Hall"

Quand la salle annonce sa réouverture, l’effronté lance au directeur technique "Si tu as une place de concierge, elle est pour moi." En 1997, il prend ses fonctions et emménage sur place. "Le job idéal résume-t-il. J’aime bien travailler, mais sans plus. Je ne suis pas une bête de travail, quoi. Alors rester dans un bureau, ce n’était pas possible." De l’aveu même du titulaire du poste, dans un premier temps, "il ne se passe pas grand-chose". "Les six premiers mois, je n’avais même pas de sonnette", s’amuse-t-il. "Pour un concierge, c’est embêtant, d’autant qu’il n’y avait pas de GSM à l’époque. À part sortir les poubelles, mon activité n’était pas débordante. Enfin, je faisais quand même des choses, hein. Je vais devoir rembourser mon salaire, moi, ici, si je continue à dire ça ! Il y a tout le temps des livraisons, des groupes arrivent tôt le matin ou passent la veille au soir, je donnais des coups de main pour l’entretien et le catering."

Le cas de l’Ancienne Belgique n’a d’ailleurs rien d’unique, "beaucoup de salles ont une personne qui vit sur place". Combien ? "Je ne sais pas, moi, il n’y a pas vraiment d’organisation des concierges des salles de concert, et je n’ai pas nécessairement envie d’aller discuter avec eux pour voir comment ils font. Quoique, si c’était international, on pourrait faire des échanges. Je pourrais aller passer quinze jours au Carnegie Hall et leur concierge pourrait venir ici s’il le veut." Il faut croire que le personnage fait bien son travail parce qu’en 2001 il est nommé "chef hospitality", soit "le patron de tout ce qui se mange et se boit à l’arrière : les loges, la cuisine, le catering et toutes les livraisons. Ça, je peux te dire que c’est un vrai temps plein".

"Le trajet vers mon lieu de travail fait 17 marches"

Nous quittons le bar de l’Ancienne Belgique pour découvrir le lieu de tous les fantasmes : le repaire du concierge, où vivent également sa femme et son fils. Parsemée de photos de concerts, la cage d’escalier qui mène à sa porte constitue accessoirement l’entrée des artistes. Quand trois ou quatre groupes se produisent sur la soirée, ça fait une cinquantaine de gens qui défilent, et qui viennent parfois prendre un verre dans le salon. "Ça fait un peu de boucan", reconnaît Yves Wullaert, "mais j’ai quand même un avantage énorme : le trajet entre mon logement et mon lieu de travail fait 17 marches. Et quand je suis chez moi, on me fout la paix."

Les artistes, il "ne les fréquente pas tant que ça. Les mecs sortent d’un bus avec seize couchettes sur 12 m2. Quand ils arrivent, les loges, c’est leur maison. Ils sortent en courant, et ils vont se prendre une douche et un café. Je les croise surtout quand je m’occupe du catering. Comme on les nourrit bien, ils sont généralement sympathiques. C’est la reconnaissance du ventre."

Les 500 euros de Toots Thielemans

En vingt-cinq ans de conciergerie, Yves a vu un nombre astronomique de choses en coulisses, mais rechigne un peu à l’idée de balancer. "J’aime bien le souvenir de la femme de Toots Thielemans, par exemple, qui a un jour glissé un billet de 500 euros dans ma poche en disant (accent bruxellois) ‘Tiens ! T’iras boire un verre avec tes copains !’ ‘Je suis payé, hein, Hilde’, ai-je répondu. ‘Oui, mais c’est pas grave, hein !" (rires)

"Le guitariste et chanteur brésilien Gilberto Gil, aussi, c’est un bon souvenir", poursuit-il. "Il a fait le tour du comptoir de la cuisine pour venir m’embrasser, et m’a dit en français que c’était le meilleur repas végétarien qu’il ait mangé de toute sa vie. Après, bon, des trucs salaces ou vraiment pas drôles, il y en a eu plein. J’ai vu Willy DeVille (chanteur de rock américain, NdlR) se piquer juste devant moi. Toute la journée était incroyable, il était rayonnant et ridicule avec son costard rose, mais le voir avec une seringue dans le bras, c’est moyen. Puis il y a eu des quantités invraisemblables de fêtes. Mais, avec l’âge, j’en fais moins, et puis les choses sont nettement moins rock’n’roll aujourd’hui. Généralement, à minuit, tout le monde est parti."

Un Testament et puis plus rien

En temps normal, le concierge est plutôt content de vivre dans un espace vide de temps en temps, comme s’il était sur un paquebot momentanément déserté par tous ses passagers. L’occasion rêvée de se balader tout nu dans la salle en prenant son café ? "Non, parce qu’il y a toujours bien quelqu’un qui peut passer ou un collègue qui dort sur son fauteuil parce qu’il a raté son train", commente Yves Wullaert. "Et puis j’ai déjà retrouvé des gens que je ne connaissais pas dans le bâtiment. Une fois, on a retrouvé une clocharde dans le stock de Duvel. Un autre entre la fenêtre et le poteau de la porte d’entrée. On ne comprend toujours pas comment il s’est retrouvé là."

Depuis près d’un an, en revanche, le bâtiment reste désespérément vide. Il y a de l’activité la journée, les bureaux sont ouverts, les loges repeintes, quelques petits concerts ont été programmés, mais rien de comparable à l’agitation habituelle des lieux. "Ça paraît totalement improbable", conclut Yves Wullaer,t "mais le dernier ‘vrai’ concert qui a eu lieu ici, c’était le groupe métal américain Testament. C’est fou ! Tu programmes Testament, et le lendemain tu fermes boutique."