Monde, décembre 1999. Une partie des six milliards d’êtres humains qui peuplent la planète se prépare pour la fête du siècle, l’autre pour l’apocalypse, puisqu’on redoute alors le fameux bug de l’an 2000 et l’effondrement général du système informatique. Pendant ce temps-là, à Haïfa (Israël), un mélomane que d’aucuns prennent sans doute pour un fou, se met en tête de composer et jouer, sur ordinateur, la musique qu’il aime : la trance, genre électronique frère de la techno et la house, qu’il est le tout premier Palestinien de l’histoire à produire.

Nasser Halahlih, même pas vingt ans, utilise les moyens du bord, officie en tant que DJ dans les mariages et se forme durant la journée à l’art du mixage. "J’ai sorti mon premier morceau en 2000", nous explique-t-il depuis Haïfa où il se reconfine depuis quelques jours. "Mais, à l’époque, pas de YouTube ni Soundcloud. Il ne suffisait pas de mettre sa musique en ligne pour toucher un public, qui, autour de moi, ne s’intéressait pas vraiment à ce que je faisais." Repéré par un label étranger, son premier morceau diffusé, les choses s’enchaînent, Nasser multiplie les concerts et les projets.


"J’ai fait de la pop, puis de la musique électronique plus instrumentale, plus dure, et toutes ces expériences m’ont permis de fouler des scènes en Palestine puis à l’étranger." Quand il n’a pas de groupe, le musicien joue seul, dans ses repaires habituels de la région d’Haïfa, et finit par former "par erreur" le duo Zenobia. "Rien de tout cela n’était prévu, lance-t-il en rigolant. Je connaissais Isam Elias depuis des années. Un soir, il est venu me retrouver une demi-heure avant mon show en me demandant s’il pouvait se joindre à moi. Ça a fonctionné, et on ne s’est plus arrêtés."

Zenobia fut, il y a 1 700 ans, reine de Palmyre et conquérante d’une bonne partie de la Syrie, l’Arabie et l’Égypte. Aujourd’hui, elle donne son nom à ce duo palestinien mêlant électronique et racines musicales arabes. "Quand j’ai commencé, il n’était pas question de Dabke (musique et danse folklorique traditionnelle de la région, NdlR) ou de mélodies arabes, insiste Nasser. Mais la musique que vous proposez finit par vous ressembler. Je ne vis pas dans une ville européenne avec de grands buildings. Je vis à Haïfa, dans un paysage ouvert, désertique. Cette musique, c’est nous, notre vie." "Malheureusement, en Palestine, il n’y a pas beaucoup de groupes ni de productions, ajoute-t-il. Isam et moi sommes les premiers artistes palestiniens à vivre ici et tourner dans le monde entier. Il y a un an, quand nous étions à Paris pour la techno parade, installés sur ce camion au beau milieu de la rue, avec des milliers de gens en train de danser autour de nous. Là, on s’est vraiment dit ‘Wow, qu’est-ce qui se passe’ ?


En pleine ascension, le duo décide de sortir son premier album - Halak Halak ("bienvenue, bienvenue", en partie produit à Bruxelles) - en juin 2020, et donc… en plein confinement. "Nous devrions être en Europe à l’heure qu’il est, se désole Nasser, en pleine activité avec sa fille, devant chez lui. Mais il est totalement interdit de sortir pour y aller. Les chiffres ne sont pas bons depuis quelques semaines, il y a beaucoup de contaminations. Nous sommes restés en quarantaine pendant deux mois, et là on y retourne." Impossible de tourner, même en Palestine, où, de toute façon, "tout le monde nous connaît. On a joué partout où on le pouvait, parfois deux ou trois fois. En Israël aussi, mais moins, on sélectionne notre audience, on veut savoir devant qui on joue. C’est un peu compliqué ici. Ce n’est pas Bruxelles ou Paris. La situation est plus difficile, mais nous avons plein d’idées, nous serons bientôt de retour."

Zenobia, "Halek Halek" (Crammed Discs)