La culture crie famine

Plus de 60 contrats-programmes de théâtre, de danse, de musique sont au gouvernement aujourd’hui. Tous marqués par le sceau de l’austérité et de futurs assainissements.La culture paie la multiplication des ministres et le non refinancement du secteur. Analyses en pages “Faits”, historique et appel de Bernard Foccroulle.

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© Bauweraerts
GUY DUPLAT

Voilà le monde culturel à nouveau en émoi: l'ORW, le Théâtre National, Charleroi/ Danses, la commission de sélection des films, le kunsten et tant d'autres réclament à nouveau des subsides plus importants (lire ci-contre) et à juste titre. Ce mercredi, le gouvernement de la Communauté française, lors d'un méga Conseil de plus de 150 points, devra décider du renouvellement de 60 contrats- programmes concernant le théâtre, la musique, la danse et le livre. Olivier Chastel, le nouveau ministre qui a succédé à Daniel Ducarme a annoncé il y a quinze jours à «La Libre» qu'il n'avait plus d'argent dans ses caisses, qu'il ne pouvait pas assumer les promesses de ses prédécesseurs et qu'il mettait tout le monde au pain sec jusqu'en 2007 (lire ci-contre). Le clivage entre le monde culturel et le monde politique est devenu béant. On se souvient des propos - involontaires mais significatifs - de MM. Michel et Simonet sur «la légèreté des artistes», à l'occasion du départ de Daniel Ducarme. Et la question se pose : comment en est-on arrivé à cette situation de disette budgétaire?

Le grand coupable, le péché originel, c'est la multiplication insensée des ministres de la Culture en une seule législature. Avec sept ministres de la Culture en quatre ans, la Communauté française a rejoint le «Guiness Book» des records. La culture a été absurdement scindée en 1999 pour des pures raisons d'équilibres politiques entre le PS qui recevait les «briques» et le MR les «hommes». En arts plastiques par exemple, les arts vivants dépendaient du cabinet MR et les artistes morts de celui du PS!

Ce fut la première erreur, mais, de plus, les ministres ont valsé. Le PS a placé tour à tour Robert Collignon, Rudy Demotte et Christian Dupont. Le MR a fait pire encore en faisant se succéder Pierre Hazette, Richard Miller, Daniel Ducarme et Olivier Chastel. Qui dit multiplication des ministres dit davantage de cabinets ministériels et des préavis en cas de changement. Mais ce n'est pas le pire. Plus grave est que chaque ministre - à bon ou à mauvais droit - a tenu à marquer sa politique de son empreinte et à faire le plus possible d'annonces publiques (ah! la politique de communication !). Il veut aussi pousser les secteurs qui lui sont chers ou rentables électoralement. Cet éclatement des responsabilités a empêché une continuité de la politique et a bloqué tous les arbitrages indispensables. On a saupoudré à qui mieux mieux.

Un philosophe enthousiaste

Entrons dans les détails de cette triste histoire: une première étape importante fut la nomination surprise de Richard Miller aux Arts de la scène et à l'Audiovisuel. Un ministre philosophe, qui aimait la culture, qui en voulait et qui a suscité d'énormes espoirs. Mais il n'a jamais eu au gouvernement, le poids suffisant pour faire avancer ses dossiers. Pire encore, les ministres Hasquin et Demotte, les poids lourds du gouvernement, l'ont marginalisé de crainte qu'il ne leur vole la vedette. Richard Miller enthousiaste de nature a multiplié les promesses, utilisé les crédits de la loterie pour lancer de nouvelles initiatives. Mais il n'avait pas l'argent pour tout. Des institutions ont été cependant aidées et parfois avec une couleur idéologique comme la ville de Mons, le Public ou le festival de Spa, malgré parfois l'avis négatif du conseil supérieur de l'art dramatique.

Vint alors le refinancement tant espéré de la Communauté. Il y a deux ans, le gouvernement se réunissait pour se répartir les marges nouvelles pour les années à venir (les marges «Paca»). Dans cette négociation très politique, chaque ministre voulait obtenir des marges proportionnelles à son poids. Hasquin a ainsi reçu une part du gâteau pour créer une assurance dépendance vieillesse qui n'était pourtant pas dans les compétences de la Communauté. Rudy Demotte a aussi obtenu une bonne part du gâteau. Richard Miller, lui, n'a eu qu'une part relativement modeste et a fait le choix de privilégier des secteurs comme le livre et les bibliothèques sans prévoir un franc de marge pour le secteur des arts de la scène. Sans doute, espérait-il convaincre ses collègues d'accepter des hausses supplémentaires pour les arts de la scène selon les promesses qu'il avait faites lui-même à divers opérateurs.

Baisse de conjoncture

La conjoncture s'est ensuite retournée et ces marges ont été revues à la baisse, ce que le ministre Rudy Demotte savait très bien. Il a intelligemment fait passer rapidement ses propres dossiers, bloquant ses budgets pour les années à venir. Quand il fallut revoir les marges à la baisse, il n'était pas question de diminuer ce qui avait été voté. La part de la culture s'est donc trouvée encore diminuée.

Daniel Ducarme a tenté de lancer quelques projets spécifiques mais il n'a pas pu faire grand-chose sinon des petits dossiers comme Toone ou la Ligue d'impro, aidés malgré les avis négatifs du CSAD. Il a procédé à des arbitrages à l'intérieur de ses maigres marges pour aider quand même les arts de la scène. Pendant ce temps d'autres secteurs, rattachés indirectement à la culture, comme l'éducation permanente et la jeunesse bénéficiaient, eux, de refinancement et des accords salariaux de revalorisation du secteur non-marchand, ce que les arts de la scène n'ont pas eu. M. Ducarme a vu ainsi ses marges fondre jusqu'à devenir négatives! Le jour même de sa démission, il réclamait dans «La Libre», un doublement des budgets culturels.

Vint alors Olivier Chastel qui dut bien admettre qu'il n'avait rien en caisses. Il a choisi de mettre tout le monde au régime du pain sec (sauf les musiques non classiques, le livre et le film qui sont légèrement favorisés).

Les marges «Paca» liées au refinancement de la Communauté sont fixées jusqu'en 2007 et sont nulles pour la culture. Il y a même des doutes sur la possibilité de financer à l'avenir les simples indexations! La culture paie cash l'émiettement des compétences, les promesses faites, le manque d'arbitrage, le poids insuffisant au sein du gouvernement pour obtenir l'indispensable refinancement.

Quelles sont les perspectives? Les finances resteront difficiles. Le seul espoir est qu'un prochain ministre, unique et en place pour quatre ans, puisse avoir le poids suffisant pour obtenir une redistribution des crédits en faveur de la culture (utiliser les briques pour payer les hommes par exemple). Mais y aura-t-il cette volonté? Une rumeur persistante indique que les socialistes veulent avoir le prochain poste de ministre unique de l'Enseignement et voudront avoir le maximum pour les enseignants. Les libéraux garderaient la Culture, mais avec quel budget?

© La Libre Belgique 2004


Quelques dossiers en rade La liste des dossiers délicats est longue. Si tant de contrats-programmes passent aujourd'hui sur la table des ministres, c'est qu'ils étaient en souffrance depuis des mois. ORW: le cas de l'opéra de Wallonie est le plus difficile. Signalons d'abord que l'ORW n'est pas en déficit contrairement à ce que notre titre laissait entendre («La Libre» de mardi). Jean-Louis Grinda a toujours assuré un strict équilibre de ses comptes. Mais l'ORW risque de tomber dans une crise budgétaire si le gouvernement ne lui accorde pas les augmentations importantes promises par Miller et Ducarme. Hier soir, rien n'indiquait que ces hausses seraient accordées. Olivier Chastel n'aurait pas un franc et ses collègues ne semblent pas disposés à lui offrir cet argent. L'ORW refusera ce contrat-programme en spéculant sur le prochain gouvernement mais rien n'indique que les choses iront mieux. On se trouverait alors devant la nécessité d'un douloureux plan déconomies à l'ORW. Théâtre National: pas d'argent en plus pour la première saison dans un nouveau théâtre dont on ne connaît pas les coûts. Charleroi/Danses: pas d'argent pour financer la Raffinerie sauf à supprimer les Biennales de danse ce que Frédéric Flamand refuse. Commission du film: la commission de sélection réclame un doublement de son budget. Elio di Rupo a promis un million d'euros de plus avant juin. Chastel n'a pas cet argent et attend qu'un autre (Daerden, ministre du Budget) le donne. KunstenFESTIVALdesarts: des promesses répétées n'ont pas été tenues avec le risque que la Flandre rechigne à payer l'essentiel d'un festival biculturel. Théâtre de la Place: Jean-Louis Colinet, avant d'être nommé au National demandait un important refinancement du théâtre liégeois, fort délaissé disait-il. Il n'aura rien. Les bibliothèques: éternels parents pauvres, elles auront encore moins. Festival de la musique: un des deux secteurs musicaux qui recevront moins dans les années à venir. © La Libre Belgique 2004

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