Lettre ouverte des artistes de la scène à Hasquin

«Le contenu de l'interview que vous avez accordée à «La Libre» est choquant à plus d'un titre: il dépasse - bilan du Gouvernement approchant? - tout ce que nous avons dû lire et entendre depuis cinq ans. Vous jetez à nouveau le discrédit indistinctement sur l'ensemble d'un secteur, décrit comme uniquement assoiffé de subventions. C'est faux et vous le savez. La revendication qui est formulée de manière récurrente vise tout autant l'établissement d'une réelle politique culturelle que l'ampleur des moyens qui doivent lui être dévolus. Vous savez que les demandes qui arrivent devant les différentes Commissions et aux multiples cabinets ayant une compétence en matière culturelle sont dans leur grande majorité fondées sur l'exécution des missions que la Communauté leur a confiées et qu'ils éprouvent les plus grandes difficultés à remplir. Rappelons que les missions qu'elles remplissent leur ont été attribuées après un processus généralement long de négociation avec la Communauté française, son administration et ses mandataires politiques. Rappelons que les moyens mis à leur disposition le sont dans le cadre strict de ces missions.

Vous jetez également le doute sur la gestion des grandes institutions alors que vous présidez - rappelons-le encore une fois - l'une d'entre elles (Charleroi/ Danses). Quelle aurait été votre réaction si un autre Président de gouvernement vous avait imposé avec les mêmes sous-entendus un audit à Charleroi/Danses?

Pays de records

Quant à l'argument du nombre, oui, Monsieur le Ministre, nous vivons dans un pays ainsi fait qu'il détient le record du nombre de ministres, le record du nombre de réseaux d'enseignement, le record de l'accumulation des niveaux de pouvoirs... Mais de cela on ne peut parler: cela serait immédiatement qualifié de dérive poujadiste... (Rappelons toutefois pour mémoire que vous avez de votre propre chef ajouté au paysage deux institutions).

Qu'il y ait un problème de moyens, cela est patent.

Qu'il y ait eu un début de rattrapage depuis 99, cela est vrai. Mais d'où venions-nous? Et encore faudrait-il dire le désengagement massif des autres échelons de Pouvoirs en matière culturelle, communes et provinces se défaussant de leurs responsabilités sur la Communauté, réduisant de manière jamais encore chiffrée les ressources disponibles pour les opérateurs devenus exclusivement dépendants de la Communauté.

Au travers de votre propos, on cherche en vain, fût-ce en filigrane, les axes d'une politique culturelle pour la Communauté. Que personne n'ait tenté d'établir une évaluation des besoins du secteur ne relève pas de la responsabilité des opérateurs mais bien de la responsabilité du monde politique. Que nous soyons donc condamnés à un pilotage à vue, voire pour certains à un clientélisme dérisoire, est lamentable et source de bien des dérives. Qu'a fait ce gouvernement en cinq ans pour améliorer le système que vous dénoncez? Où et quand a-t-il formulé un projet cohérent et construit posant les bases d'une vraie politique de la création et de la diffusion? Le décret sur les arts de la scène a été arraché au forceps par le secteur, bout par bout, ses arrêtés d'applications suivent le même chemin...

Et enfin, rappelons que si 60 contrats-programmes, qui concernent l'avenir et la vie d'institutions de toutes tailles mais qui toutes sont vos opérateurs culturels sont en attente parfois depuis des années ce n'est pas seulement par manque de moyens. L'absence d'un projet politique clair et concerté, poursuivi au long de la législature y est aussi pour beaucoup. La cascade de ministres qui se sont succédé, l'approximation de leur gestion du secteur, la partie de bonneteau sur les marges disponibles de refinancement de la Communauté nous ont conduits à un état de fragilité financière jamais atteint. Gouverner, c'est prévoir. Sur ce point, un audit s'imposerait peut-être... pour le Gouvernement d'abord...

© La Libre Belgique 2004

Sur le même sujet