Batailles autour de l'orthographe allemande

Six ans après son introduction dans les pays germanophones, la réforme de l'orthographe allemande est battue en brèche. Trois grands groupes de presse, Springer, «Der Spiegel» et «Süddeutsche Zeitung», lui ont porté un coup presque mortel en annonçant un retour aux règles éprouvées du passé.

MARCEL LINDEN

CORRESPONDANT À BONN

Six ans après son introduction dans les pays germanophones, la réforme de l'orthographe allemande est battue en brèche. Trois grands groupes de presse, Springer, «Der Spiegel» et «Süddeutsche Zeitung», lui ont porté un coup presque mortel en annonçant un retour aux règles éprouvées du passé. L'action à la hussarde des journaux va probablement obliger les responsables politiques à chercher un nouveau consensus linguistique.

Du jour au lendemain des titres atteignant 50 millions de lecteurs, soit 60 pc de la population allemande, ont décidé d'ignorer l'orthographe officielle. A lui seul le journal à grand tirage «Bild» a une diffusion de 4,5 millions et est lu par 12 millions de personnes. Les trois grands quotidiens à diffusion nationale vont désormais faire campagne contre les impératifs de l'administration : à la «Frankfurter Allgemeine», qui avait déjà fait bande à part il y a quatre ans, se sont ajoutés «Die Welt» et la «Süddeutsche». Avec l'hebdomadaire «Der Spiegel» ils disposent d'une puissance de feu extraordinaire. «Il faut être réaliste, de facto la réforme de l'orthographe est morte», a déclaré à la télévision Wolf Schneider, écrivain enseignant le journalisme. La seule chose certaine est que la confusion, déjà sensible auparavant, va bientôt atteindre son point d'ébullition. La plupart des journaux régionaux et locaux et les deux principales agences de presse DPA et AP devront se décider à leur tour. De grands hebdomadaires comme «Stern» (Bertelsmann) et «Focus» (groupe Burda) refusent de faire marche arrière. Le public est très divisé. Un sondage de juillet, antérieur donc au coup de théâtre du week-end, montrait que 51 pc sont pour l'abolition de la réforme de l'orthographe et 40 pc pour son maintien. Il n'y a que ceux âgés de moins de 29 ans qui sont pour les nouvelles règles.

Le débat a des implications internationales. En effet, le premier juillet 1996 les Etats germanophones et à minorité germanophone, dont la Belgique, avaient signé la convention de Vienne et la réforme était entrée en vigueur en août 1998. Un an après la presse allemande au grand complet l'avait appliquée.

Obligatoire

Quand début juin 2004, les ministres de la Culture des Länder (l'enseignement est une prérogative du pouvoir régional en Allemagne), ignorant la grogne croissante, décidèrent de rendre la réforme obligatoire à l'école et dans l'administration comme prévu à partir d'août 2005, les adversaires devaient réagir. «La presse est directement concernée, pour les journaux la langue est l'outil de base», avance Claus Strunz, rédacteur en chef du journal dominical «Bild am Sonntag». Depuis 1996, les grands écrivains comme Günter Grass, prix Nobel de littérature, et Martin Walser exigent un retour aux règles éprouvées.

Cependant, parmi les 16 ministres-présidents gouvernant les Länder, seuls les dirigeants CDU de la Basse-Saxe et de la Sarre militent ouvertement pour l'abolition de la «réforme-avorton». Le Bavarois Edmund Stoiber, qui a des sympathies pour eux, mettra le sujet à l'ordre du jour de la conférence des chefs des Länder en octobre. Pour ne pas perdre la face, les Länder sociaux-démocrates et le syndicat des enseignants défendent la réforme et se font les avocats des écoliers qui sont apparemment satisfaits. On décidera probablement d'autoriser la vieille orthographe au-delà d'août 2005. Et après il faudra sans doute trouver un nouveau consensus conservant les innovations raisonnables et biffant les pires absurdités.

© La Libre Belgique 2004