Bernard Foccroulle gardera la main

Attendue de longue date, la nouvelle a été annoncée le 9 décembre: après un règne sans partage de plus de quinze ans, Bernard Foccroulle quittera la Monnaie en juin 2007. C'est un des postes culturels belges les plus en vue qui s'ouvre, par son importance intrinsèque (notamment budgétaire), par son prestige mais aussi par son renom international. Décision dans six mois.

NICOLAS BLANMONT
Bernard Foccroulle gardera la main
©Jean-Luc Flemal

ANALYSE

Attendue de longue date, la nouvelle a été annoncée le 9 décembre: après un règne sans partage de plus de quinze ans, Bernard Foccroulle quittera la Monnaie en juin 2007. C'est un des postes culturels belges les plus en vue qui s'ouvre, par son importance intrinsèque (notamment budgétaire), par son prestige mais aussi par son renom international. Décision dans six mois.

1 Quelles sont les règles applicables?

La loi de 1963 sur la Monnaie n'organise aucune procédure de nomination, sinon pour dire que le directeur est proposé par le conseil d'administration et nommé par le Roi. C'est-à-dire, en l'occurrence, le Premier ministre, puisque Guy Verhofstadt s'est réservé la tutelle sur la Monnaie.

Le conseil d'administration de la Monnaie étant composé avant tout sur une base politique, rares sont ses membres qui ont une vraie compétence dans le domaine de l'opéra, hormis ce qu'ils voient à la Monnaie (et encore, disent les mauvaises langues). Dans un contexte général de transparence et de nouvelle culture politique - à tout le moins théorique -, l'idée de confier à une commission d'experts le pouvoir de susciter et de sélectionner les candidatures s'imposait. Le même genre de procédure a été suivi ces dernières années pour la RTBF, Flagey ou le Théâtre national.

2 Qui a fixé la procédure?

C'est le conseil d'administration de la Monnaie qui, le 8 décembre dernier, a approuvé la procédure proposée par Foccroulle pour organiser sa succession. Un conseil d'administration ordinaire, mais en effectif incomplet: pour préserver la surprise de l'annonce et éviter les fuites, le point n'était pas inscrit à l'ordre du jour. En manière telle que les membres les moins assidus, qui seraient venus s'ils avaient su qu'il était question de nomination, n'étaient pas là. Le sujet est dès lors passé comme une lettre à la poste, hormis quelques questions sur le nom des «experts» belges de la commission (Jerry Aerts et Laurent Busine), jugés trop proches de Foccroulle. Leurs noms n'ont dès lors pas été dévoilés lors de la conférence de presse du 9 décembre, et on a dit qu'ils restaient «à désigner». Ce sont pourtant bien les patrons du Singel et du Mac's qui ont été présentés, quinze jours plus tard, comme les heureux élus. Et sans que le conseil d'administration ait été à nouveau consulté sur la chose.

3 Comment est composée la commission?

La commission de sélection est composée de dix membres, nombre assez élevé si l'on réfléchit en termes d'efficacité ou de risques de fuite. On y trouve deux membres du conseil d'administration, les deux présidents des clubs d'amis de la Monnaie, trois «experts» belges et autant d'«experts» internationaux. Soit sept Belges et trois non-Belges. Mais tous n'y auront sans doute pas le même poids.

4 Qui sont les Belges?

Les deux membres du conseil d'administration, d'abord, sont essentiellement là pour garantir la présence du politique à ce stade de la procédure. Présence symbolique, car il n'est (heureusement) pas question à ce niveau de responsabilité de privilégier des critères partisans. Ex-chef de cabinet de Guy Verhofstadt, Luc Coene est à la fois flamand et libéral; logiquement, l'ex-sénateur PS Roger Lallemand lui fait contrepoids. L'un et l'autre devraient sans trop de difficultés se rallier au choix des «experts», tout comme le feront sans doute Jean-Pierre de Launoit et Dirk Frimout.

La présence du patron du Concours Reine Elisabeth et de l'ancien astronaute permet de renvoyer sans trop de frais l'ascenseur aux associations d'amis de la Monnaie qu'ils président, deux clubs dynamiques et dont le soutien financier n'est pas négligeable pour l'institution. Certes, les deux hommes sont de véritables mélomanes qui connaissent mieux l'opéra que les purs politiques: de Launoit, qui voyage beaucoup, a même une réelle connaissance de ce qui se fait dans les maisons lyriques européennes (en tout cas dans certains répertoires), et son profil de grand capitaine de la finance lui permettra sans nul doute de juger les capacités de gestionnaires des candidats, mais on le sait trop civil et affable pour s'opposer vraiment à Foccroulle dont il est un proche.Restent les «experts», avec guillemets de rigueur pour deux d'entre eux. Car si la compétence de Foccroulle est évidemment incontestable, Jerry Aerts, directeur du Singel d'Anvers, et Laurent Busine, directeur du Mac's du Grand-Hornu, sont assez étrangers au monde de l'opéra. En tant que directeur de la plus importante salle de concerts d'Anvers, Aerts accueille régulièrement l'Orchestre symphonique de la Monnaie mais, justement, dans des programmes symphoniques et exceptionnellement pour l'opéra. Quant à Laurent Busine, s'il a certes été le commissaire de l'exposition «L'opéra, un chant d'étoiles», organisée pour l'ouverture des Ateliers de la Monnaie, c'est à sa proximité avec Bernard Foccroulle - ils ont fondé ensemble l'association «Culture et démocratie» - qu'il le doit.

5 Qui sont les étrangers?

C'est dans le camp des experts étrangers que figurent les plus grosses pointures.

On y trouve d'abord l'Italien Cesare Mazzonis, longtemps directeur artistique de la Scala de Milan puis, jusqu'en 2002, du Maggio Musicale Fiorentino, qui est à la fois le festival de Florence et la salle d'opéra de la célèbre cité.

Vient ensuite le Britannique Nicholas Payne: ex-patron du Covent Garden de Londres, il fut ensuite à la tête de l'autre scène londonienne, l'English National Opera, avant d'en être évincé de façon brutale.

Il a depuis été nommé directeur exécutif d'Opera Europa, une association regroupant quelque quatre-vingt maisons d'opéra européennes. Une association dont le siège est établi à la Monnaie et dont Bernard Foccroulle est un des vice-présidents, ce qui fait de Payne un proche de Foccroulle, sans que cela enlève rien à ses compétences et surtout à sa connaissance parfaite du monde de l'opéra en Europe et donc des candidatures potentielles.

La troisième experte est la Française Brigitte Marger, ancienne directrice de la Cité de la musique jusqu'en 2001. Si son expertise dans les domaines du concert et de la musique contemporaine est incontestable, elle n'est a priori pas une femme d'opéra. Mais, justement, elle sera aussi la seule femme parmi les dix membres de la commission. Et elle connaît bien la Belgique puisqu'elle apparaît, tout comme d'ailleurs Laurent Busine, sur l'organigramme du Palais des Beaux-Arts comme «conseilleur (sic) à la direction».

6 Est-il normal que Foccroulle intervienne dans le choix de son successeur?

Le problème est moins juridique qu'éthique. Certains font observer que Foccroulle, après plus de quinze ans de règne, se serait grandi en fermant la porte sans chercher à contrôler qui la franchira après lui. D'autres comprennent que l'homme de combats qu'il est cherche à garantir la préservation de ce qu'il a construit, notamment en ce qui concerne la - relative - démocratisation de l'accès à l'opéra ou la place donnée à la création contemporaine.

Mais l'absence de perspectives claires sur l'avenir de Bernard Foccroulle après juin 2007 - on peine à croire qu'il puisse se contenter, tant socialement que financièrement, de redevenir simple musicien de base - laisse le champ libre à toutes les supputations.

Si, comme d'aucuns lui en prêtent l'intention, Foccroulle part construire et diriger la nouvelle grande salle bruxelloise de deux mille places qu'il appelle de ses voeux, il a évidemment intérêt à s'entendre avec le futur patron de la Monnaie, qui sera un de ses premiers clients.

© La Libre Belgique 2004