Un Flamand, ou un étranger

On l'a exposé vendredi: sous des dehors apparemment neutres et objectifs, la procédure mise en place pour la succession de Bernard Foccroulle donnera à l'actuel patron de la Monnaie un poids déterminant dans le choix de son successeur.

NICOLAS BLANMONT
Un Flamand, ou un étranger
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ANALYSE

On l'a exposé vendredi: sous des dehors apparemment neutres et objectifs, la procédure mise en place pour la succession de Bernard Foccroulle donnera à l'actuel patron de la Monnaie un poids déterminant dans le choix de son successeur. Sans pour autant mettre le politique hors jeu. Car si les considérations purement politiques sont en principe exclues, la dimension communautaire n'est pas absente.

1 Quel est le timing?

Un profil de fonction doit être rédigé incessamment, mais on ne sait qui en sera l'auteur, ni quelle en sera la forme. Profil ouvert et imprécis pour ratisser large, ou fermé et contraignant, de façon à limiter le nombre de candidatures? Rien ne permet de le dire à ce jour. Encore qu'on imagine difficilement requérir des candidats une expérience accomplie dans la direction d'une maison d'opéra: Bernard Foccroulle n'en avait lui-même aucune quand il fut nommé.

Conformément à la loi, l'appel à candidatures sera publié au «Moniteur belge». En principe en janvier. Mais pour être sûr de toucher le plus grand nombre possible de candidats de valeur, un appel international sera également lancé. Même si, de ce côté, le tam-tam a déjà fonctionné: la plupart des intéressés potentiels sont déjà au courant. D'aucuns attendaient même ce moment depuis un certain temps.

Les candidatures pourront être introduites jusque février. Elles seront alors examinées par la commission d'experts (qui pourra aussi en susciter d'autres) dans le but d'arriver à une présélection de deux, trois ou quatre noms. Ces noms seront alors soumis au conseil d'administration qui, sans doute après avoir entendu lesdits présélectionnés, les classera et transmettra le dossier à Guy Verhofstadt. Lequel devrait trancher au plus tard en juin 2005.

Il restera alors deux ans au futur directeur de la Monnaie pour préparer sa première saison (2007-2008), temps minimal dans le monde de l'opéra: chanteurs, chefs et metteurs en scène ont, en effet, leur agenda rempli plusieurs années à l'avance. Le temps aussi pour d'éventuels candidats évincés d'introduire un recours au Conseil d'Etat?

2 Le communautaire jouera-t-il?

Au francophone Maurice Huisman avait succédé le Flamand Gérard Mortier. Même si, officiellement, ce genre de considération n'entrera pas en ligne de compte, si le successeur du Wallon Foccroulle est belge, il est impensable qu'il ne soit pas flamand.

Cela tombe bien car on voit mal qui, du côté francophone, pourrait prétendre à diriger la Monnaie. Même s'il a une expérience dans la mise en scène d'opéra et qu'il a des soutiens dans le monde musical, Philippe Sireuil reste avant tout perçu comme homme de théâtre, et ses déconvenues récentes au théâtre Jean Vilar ou au National le desservent quelque peu. Quant au Liégeois Paul-Emile Fourny, actuel directeur général de l'Opéra de Nice, on le voit plutôt candidat probable à la succession de Jean-Louis Grinda quand ce dernier quittera l'ORW.

Par contre, du côté flamand, c'est presque le trop-plein. Mais il n'est ni requis par la loi ni même indispensable, que le patron de la Monnaie soit belge...

3 Quels sont les candidats flamands possibles?

Trois Flamands sont actuellement directeurs de maison d'opéra. Nul n'imagine sérieusement de voir revenir Gérard Mortier: on n'a pas oublié que sa gestion financière fut moins brillante que son apport artistique, et un retour à Bruxelles serait pour lui, plus encore qu'un come-back, une forme de recul après Salzbourg et Paris (où son mandat va d'ailleurs jusque 2008). Directeur de l'Opéra flamand, Marc Clémeur a donné la preuve de son savoir-faire: mais, justement, on imagine mal qu'on l'invite à redire à la Monnaie ce qu'il a déjà dit, plutôt bien, depuis quinze ans à moins de cinquante kilomètres de Bruxelles. Enfin, et même s'il est déjà donné comme favori par les bookmakers lyriques, il est peu probable que Serge Dorny se lance dans la course: en 2007, l'actuel directeur de l'Opéra de Lyon n'aura signé dans la cité des Gaules que quatre saisons (dont une de transition). Trop tôt sans doute pour quitter un poste qui, en outre, offre des moyens de production supérieurs.

Un des favoris pourrait dès lors être Peter De Caluwé, ancien de la Monnaie sous Mortier devenu depuis responsable du casting à l'Opéra d'Amsterdam: ce candidat plus que probable pourrait toutefois souffrir de la concurrence de non-Belges occupant des fonctions plus visibles.

Et les artistes? Du côté des chefs, ni Philippe Herreweghe (d'ailleurs grand pourfendeur de l'opéra), ni Sigiswald Kuijken, ni même René Jacobs -de loin le plus expérimenté dans le domaine lyrique- ne paraissent hommes à vouloir réduire leur carrière musicale pour s'enferrer dans de la gestion quotidienne. Du côté des metteurs en scène, Guy Joosten a déjà dit qu'il n'excluait pas de se voir dans le fauteuil de Foccroulle si on le lui demandait, mais le lui demandera-t-on vraiment?

Ses relations avec Foccroulle, justement, sont devenues exécrables. Pour le reste, on voit mal l'électron libre et multi-artistique qu'est Jan Fabre viser pareille position. Et Anne-Thérésa de Keersmaeker, même si elle peut chercher à garantir son avenir et celui de sa compagnie, n'ira pas jusqu'à prétendre diriger la Monnaie.

Resteraient alors les managers culturels: on pense à André Hebbelinck (festival de Berlin), Dries Sel (I Fiamminghi, VRO...), Frie Leysen (KunstenFestivaldesArts) voire à Paul Dujardin. Le directeur du Palais des Beaux-Arts a de l'ambition à revendre, et il pourrait rêver d'une institution souffrant moins de sous-financement chronique que la sienne. D'autant que deux de ses «conseilleurs» (Busine et Marger) siègent dans la commission. Et que le monde politique flamand lui sait gré d'avoir réussi une certaine flamandisation du Palais des Beaux-Arts.

4 Et les candidats non belges?

Impossible évidemment de faire ici la liste de tous ceux qui, aux quatre coins de l'Europe, pourraient rêver à la tête de la Monnaie. Il faut toutefois observer que les moyens de production de la Monnaie (mais aussi le salaire de son directeur) sont bien en dessous de ceux des autres grandes maisons européennes: si des directeurs d'opéra posent leur candidature, ce sera soit parce qu'ils sont en fin de mandat ou déjà sortis de charge (Louwrens Langevoort de l'Opéra d'Hambourg, Laurent Langlois de Rouen, Brian McMaster du Festival d'Edimbourg, François-Xavier Hauville de Lausanne), soit parce qu'ils viennent de maisons un peu moins en vue. On pourrait penser, par exemple, à Andreas Homoki de la Komische Oper de Berlin, ou à Anthony Freud directeur du Welsh National Opera, mais aussi président d'Opera Europa dont Foccroulle est un vice-président et Nicholas Payne le directeur exécutif. On ne peut exclure non plus des candidatures «internes», comme, par exemple, Valerio Tura, nouveau et très puissant directeur artistique de la Monnaie, voire Bernard Coutant, récemment renouvelé comme directeur financier.

© La Libre Belgique 2005