Un appel aux usagers de la culture

S i la culture n'a «pas de prix», elle est loin d'être gratuite. Son coût parfois élevé la rend - ou du moins contribue à la rendre - peu accessible au plus grand nombre.

SOPHIE LEBRUN

ENTRETIEN

S i la culture n'a «pas de prix», elle est loin d'être gratuite. Son coût parfois élevé la rend - ou du moins contribue à la rendre - peu accessible au plus grand nombre.

«La Libre» se penche cette semaine sur ce sujet, en réalisant quelques focus sur des problématiques d'actualité. Faut-il rendre gratuits les musées un dimanche par mois? Comment expliquer le prix des places de concert (non classique), qui paraît parfois excessif? Où en est le débat sur le prix du livre? Quelles initiatives existent pour rendre la culture financièrement plus accessible?

Mais d'abord: comment les usagers de la culture peuvent-ils se faire entendre?

Force est de constater, tout d'abord, que dans le secteur culturel, il n'existe pas d'association des usagers bien structurée comme il y en a dans d'autres domaines, tels les banques, les transports... C'est pourquoi la Ligue des Familles et Bernard Hennebert viennent de créer un «bureau des plaintes culture/ médias»(1).

Bernard Hennebert, après avoir été organisateur de concerts, s'est spécialisé dans la défense des intérêts des usagers de la culture, d'abord dans le domaine de la musique, ensuite celui des médias: il est ainsi connu pour avoir mené l'«Association des téléspectateurs actifs» pendant huit ans, jusqu'en 2000. Depuis lors, il a étendu son champ d'action à toute la culture, en créant «Consoloisirs», association de fait concrétisée dans un site Internet. Il invite les usagers à faire entendre leur voix et à faire pression sur le politique.

A quoi sert ce «bureau des plaintes» créé avec la Ligue des Familles?

Une des raisons importantes pour lesquelles il n'y a pas d'association de défense culturelle, c'est que c'est un secteur où il n'y a pas de plaintes. D'une part, parce qu'il s'agit de biens à un prix peu élevé (par rapport à des voitures par exemple), pour lesquels les gens ne lancent pas de procès. D'autre part, le public ne sait pas comment et où déposer plainte. Le verso des tickets de concert, par exemple, au lieu de donner ces indications, dit «on ne rembourse pas». Le «bureau des plaintes» sert à identifier les problèmes que rencontre le public - et non à apporter une solution concrète au problème dans l'immédiat. C'est une première étape vers une réglementation. Il y a quelques mois, Henri Ingberg, secrétaire général à l'administration de la Communauté française, a reconnu qu'il y avait un déficit dans l'attention aux usagers et qu'il faudrait y remédier. Il faut que structurellement, ces plaintes puissent arriver. D'où l'idée de créer une «commission paritaire», et un «code de bonne conduite» pour les activités subsidiées, deux éléments complémentaires.

Que serait le rôle de cette «commission paritaire»?

Il s'agirait, pour l'ensemble des activités culturelles, commerciales ou pas, d'un lieu chargé d'identifier des pratiques qui peuvent fâcher le public et de chercher des solutions. Dans le domaine des banques où cet espace existe, on y trouve des représentants des usagers et des banques. Dans la culture, il faudra définir qui peut représenter le public: cela pourrait être le Crioc, la Ligue des Familles, le Conseil de la Jeunesse francophone, Test-Achats... La Communauté française pourrait être pionnière dans ce domaine - où les dérégulations sont de plus en plus grandes, où l'on va vers une fuite en avant commerciale. Il faut créer des balises.

Quels problèmes concrets avez- vous déjà identifiés?

La politique des prix doit être plus claire. La mention des prix manque souvent sur les affiches des concerts et spectacles. Le public habitué à payer des prix chers et à les considérer comme normaux n'a pas l'occasion de se rendre compte qu'il existe d'autres activités moins chères, de se poser des questions. Et il n'est pas normal de devoir payer pour connaître le prix d'un spectacle, puisqu'il doit téléphoner, parfois à un numéro cher de surcroît (0900).

Le fait qu'il n'y ait pas d'orchestre sur scène mais une bande sonore, dans le cas de certaines comédies musicales françaises, devrait être clairement indiqué. Le colorant doit être affiché autant que l'ingrédient positif.

Autre problème relaté par des usagers: une salle de spectacle supprime, lorsqu'on achète les billets par Internet, les réductions habituelles (enfants, handicapés...). C'est une discrimination, notamment pour les gens qui habitent loin de la salle. On a aussi vu disparaître des réductions - sans que l'utilisateur s'en rende toujours compte - en cas d'utilisation d'un chèque «accès culture Sabam». Il ne devrait y avoir aucun moyen de supprimer les réductions décidées.

Autre cas concret: en cas de changement de programme ou de contenu, l'organisateur devrait avertir le public le plus rapidement possible et par tous les moyens, si possible avant qu'il ne paie sa place. Or il arrive que des gens réservent et paient à l'entrée sans qu'on leur ait dit qu'il y a eu changement.

Le «code de bonne conduite», où vous voudriez voir figurer ce genre d'obligations, ne pourrait être imposé qu'aux opérateurs culturels subsidiés. Et les autres?

En effet, je vois mal comment le gouvernement pourrait le leur imposer, c'est un secteur «commercial» comme les autres. Mais cela permettrait au moins de distinguer un organisateur subsidié d'un autre, on saurait qu'il y a un supplément d'âme, un respect des gens dans les activités subsidiées. Cela permettrait aussi d'éviter que des activités purement commerciales soient subsidiées. Par ailleurs, le fait que soient ainsi affichés le code de bonne conduite et le prix des spectacles incitera peut-être, à la longue, des privés à suivre cet exemple.

Vous appelez donc le public à se mobiliser...

Oui, et à connaître les éléments du combat à mener, les enjeux, qu'il n'est pas amené à connaître actuellement par toutes ces absences d'information.

Vous défendez par ailleurs la gratuité des musées un dimanche par mois. Pourquoi?

C'est un cas concret où le public peut influencer la gestion culturelle, être citoyen. Auparavant, les musées fédéraux étaient gratuits. Le fait qu'ils deviennent payants a transformé mon «mode de consommation» : à présent, quand je vais dans un musée, j'ai tendance à vouloir en voir un maximum; avant, il m'arrivait d'y aller pour voir une oeuvre et d'y retourner un autre jour. Certes, ils ont laissé la gratuité le premier mercredi après-midi du mois. Mais cet horaire ne permet pas à la majorité du public d'en profiter. Il faut un jour gratuit par mois, mais ce doit être le dimanche.

Vous pensez que cela suffira à ramener durablement le public dans les musées?

Pour cela, il faut en outre que les musées mettent en évidence une oeuvre d'art ou un artiste différent chaque dimanche gratuit, qui aura été préalablement présenté dans les médias. De quoi susciter, en plus, une émulation au sein des musées.

Les états généraux de la culture mis sur pied par la ministre Laanan, qui vont permettre à tous, en théorie, de s'exprimer, doivent vous sembler une bonne chose...

Mais je ne vois pas programmée, dans les multiples débats, la problématique du droit des usagers, du code de bonne conduite et de la commission paritaire, pourtant lancée il y a plusieurs mois...

(1) Pour communiquer un témoignage, si possible étayé de preuves (qui contribuera à l'élaboration d'un code de bonne conduite): «Le Ligueur», rubrique «A l'écoute des usagers du temps libre», 127 rue du Trône, 1050 Bruxelles, ou E-mailconsoloisirs@swing.be

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