L'impossible prix unique du livre

Flash-back. Il y a près de deux ans, le gouvernement Verhofstadt Ier vivait ses derniers mois. Le ministre des Affaires économiques Charles Picqué (PS) avait présenté un projet de loi fixant le prix du livre. Après de multiples adaptations et une très large concertation, le projet fut adopté à la Chambre, mais devait encore être évoqué par le Sénat.

GUY DUPLAT
L'impossible prix unique du livre
©Johanna de Tessieres

ANALYSE

Flash-back. Il y a près de deux ans, le gouvernement Verhofstadt Ier vivait ses derniers mois. Le ministre des Affaires économiques Charles Picqué (PS) avait présenté un projet de loi fixant le prix du livre. Après de multiples adaptations et une très large concertation, le projet fut adopté à la Chambre, mais devait encore être évoqué par le Sénat. Il y avait urgence si on voulait boucler le dossier avant la dissolution des Chambres. Un très ancien problème arrivait ainsi à terme. Les tenants du prix unique du livre s'inspiraient de la loi Lang en France pour protéger les libraires contre la concurrence des grandes surfaces qui bradent les prix des best-sellers comme produits d'appel et leur font ainsi une concurrence «mortelle». Le prix unique protégerait les libraires qui vendent d'autres livres que les best-sellers. Ils pourraient alors continuer à vendre aussi ce type de livres grand public sans craindre la concurrence des grandes surfaces et cela leur permettrait d'équilibrer leurs comptes tout en proposant au consommateur une plus grande liberté de choix éditorial. Le prix unique serait une garantie indispensable à la diversité culturelle.

Après de longues concertations, le projet imposait un prix unique assorti d'un discount possible de 5pc maximum pour les deux premières années de sortie du livre et de 10pc maximum pour la BD que le secteur (surtout Dupuis) disait très menacé par un éventuel prix unique. Les livres scolaires et ceux destinés aux bibliothèques seraient exemptés de cette règle.

La promesse de Verhofstadt

En Flandre, les partis étaient plus réticents: le VLD était contre toute réglementation des prix et le SP.A refusait un projet qui, disait-il, ferait grimper le prix des livres les plus populaires. Le projet de loi porté par les députées Karine Lalieux (PS) et Muriel Gerkens (Ecolo), et approuvé par le CDH et le CD&V, avait reçu un appui - tiède - du MR.

Et c'est alors, en commission du Sénat, jouant sur le temps de parole, que plusieurs intervenants libéraux, flamands comme francophones, ont fait durer la discussion, rendant impossible tout vote. Charles Picqué proposa de poursuivre la discussion sous la prochaine législature, fort d'une promesse de Guy Verhofstadt de relever le projet de loi de caducité dès le lendemain des élections. Mais il n'en fut rien et Fientje Moerman, la nouvelle ministre VLD de l'Economie donna rapidement sa position dans une interview à «La Libre». «Ma philosophie, disait-elle, est d'intervenir le moins possible dans le marché sauf s'il y a des raisons exceptionnelles de le faire, quand par exemple une non-intervention mettrait en péril le budget de l'Etat. Mais le livre est-il une raison exceptionnelle? Mon prédécesseur Charles Picqué avait préparé un projet de prix fixe avec un discount maximum de 5 pc. Je n'y suis pas favorable. Jusqu'ici, je ne suis nullement convaincue par les arguments des pro-prix unique. On achète un livre dans une petite librairie parce que le conseil y est meilleur et le service plus personnalisé et on est prêt à payer le cas échéant un prix supplémentaire pour cela. Si on applique le raisonnement des pro-prix unique, il faudrait aussi un prix unique des tomates et des pommes de terre pour protéger les petits épiciers. Et pourtant ceux-ci restent souvent en place grâce à un meilleur service ou une meilleure qualité qui se paie.»

Amertume et tristesse

Jean-Luc Outers, responsable de la Promotion du livre à la Communauté française est déçu. « Les libéraux ne veulent pas du prix unique, dit-il aujourd'hui. Aussi longtemps que le VLD sera aux Affaires économiques, il ne se passera rien. Mais le problème de la survie des libraires reste intact. Il n'en reste qu'une soixantaine ayant un fonds diversifié. Ils sont menacés par la concurrence des grandes surfaces».

Chantal Limauge, présidente de l'Association des libraires francophones, soulignait «avec amertume et une grande tristesse» un blocage «idéologique» à ses yeux. «Le VLD n'a pas compris que le livre était aussi un produit culturel, échappant en partie aux rouages de l'économie classique. Pour eux, c'est une question de principe. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde, disent-ils. C'est de la politique, ça? J'ai toujours su qu'il n'y avait pas de politique du livre en Belgique. C'est désolant.»

Si la Fedis (la grande distribution) s'est réjouie de ce rejet, les éditeurs n'ont pas trop regretté le projet Picqué qui ne les satisfait pas vraiment. L'association des éditeurs francophones, l'Adeb, estimait que la concertation n'avait pas été complète et que sa position n'avait pas vraiment été entendue. Elle n'est pas opposée à une législation, mais demande d'aménager le projet en fixant le discount maximum à 10pc au lieu de 5pc et en n'exemptant pas non plus les bibliothèques et le commerce électronique de toute disposition.

Un accord en Flandre

Les différentes parties s'envoient, comme des missiles, des études souvent contradictoires sur l'effet en France et en Grande-Bretagne d'une législation sur le prix unique.

Sous cette législature, Muriel Gerkens a redéposé le même projet mais sans se faire d'illusion. «Une nouvelle difficulté est apparue, dit-elle. En Flandre, il y a eu un accord entre toutes les parties - éditeurs, libraires et auteurs - pour une position commune si une telle loi devait voir le jour: le discount maximum serait de 10pc et non plus de 5pc et de 20pc pour la BD. Un éventuel nouvel accord fédéral devrait tenir compte de cela.»

© La Libre Belgique 2005