L'incroyable saga de la dation Janssen

Dès le 15 septembre, et pendant plus de huit mois, jusqu'au 29 avril, le public belge et international pourra enfin admirer la collection d'art précolombien de Paul et Dora Janssen au musée du Cinquantenaire. Une exposition exceptionnelle en soi, tant cette collection est riche, représentant toutes les grandes civilisations de l'Amérique précolombienne: les énigmatiques masques olmèques, les grandes figures humaines et les chiens de Véracruz, les récipients en onyx aztèques, l'orfèvrerie en or de Colombie, etc.

GUY DUPLAT

ANALYSE

Dès le 15 septembre, et pendant plus de huit mois, jusqu'au 29 avril, le public belge et international pourra enfin admirer la collection d'art précolombien de Paul et Dora Janssen au musée du Cinquantenaire. Une exposition exceptionnelle en soi, tant cette collection est riche, représentant toutes les grandes civilisations de l'Amérique précolombienne: les énigmatiques masques olmèques, les grandes figures humaines et les chiens de Véracruz, les récipients en onyx aztèques, l'orfèvrerie en or de Colombie, etc. Cette exposition sera un hommage aux maîtres de l'art précolombien, ces grands artistes qui réalisèrent souvent ces merveilles lorsque nous étions encore plongés dans les temps barbares.

Mais, bien sûr, cette exposition aura un second attrait bien involontaire. Elle devait servir de lancement à la dation de toute la collection au musée du Cinquantenaire comme le souhaitait Dora Janssen. La veuve de Paul Janssen, fondateur de Janssen Pharmaceutica, décédé en 2003, désirait payer les droits de succession par la dation de sa collection. Mais, depuis plus de deux ans, le dossier s'est enlisé jusqu'à prendre des allures de feuilleton indigeste. Dora Janssen a indiqué à plusieurs reprises que, de guerre lasse, et alors qu'elle se sent si belge, elle se résoudrait à vendre sa collection à un musée américain. Le ministre des Finances Didier Reynders veut toujours croire qu'il est encore possible de la garder dans le patrimoine belge. De nombreuses personnalités se sont activées à résoudre ce problème. Mais apparemment en vain. Pourquoi? Rappel des faits.

Les faits en six points

1

Dora Janssen souhaite faire une dation et son dossier est étudié par la commission dation. Les experts (dont des représentants des grands musées fédéraux) étudient les pièces de la collection et sont d'accord sur leur valeur exceptionnelle. Mais le problème est aussi de vérifier leur provenance. En effet, les collections récentes d'art précolombien, d'art africain, ou d'art antique sont suspectes de venir de fouilles illégales et d'exportation illégale de trésors nationaux. Le sujet est chaque jour plus sensible. On a vu comment le musée Getty, à Los Angeles, doit rendre des pièces archéologiques à Rome car elles provenaient de fouilles illégales. Le Metropolitan fait de même. Et de nombreux musées doivent rendre des pièces aux pays d'origine. Le risque en recevant la collection Janssen est que des pays sud-américains ne réclament un jour les pièces en démontrant qu'elles viennent d'exportations illégales. Pour certains, toutes les acquisitions de ces dernières années sont forcément entachées de ce risque. Mais Dora Janssen a pu présenter tous les documents nécessaires et prouver qu'elle avait acquis ses pièces auprès d'antiquaires et de maisons de vente reconnues, en toute légalité. Cela n'empêche pas qu'on découvre un jour des irrégularités intervenues en amont et inconnues de Dora Janssen. C'est pourquoi la commission a écarté quelques pièces qui pourraient être douteuses mais a accepté l'essentiel de la collection en dation.

2 La loi à cette époque, avant juillet 2005, indiquait que la dation se faisait à l'Etat fédéral (et Dora Janssen, qui se sent très belge, voulait la léguer au musée fédéral du Cinquantenaire, à Bruxelles) et que l'Etat devait ensuite rembourser la valeur des droits de succession à la Flandre (ici, 7,5 millions d'euros). Mais problème: le ministre fédéral du Budget refuse fermement de payer cette somme (même avec des modalités proposées par son homologue flamand Dirk Van Mechelen), de crainte sans doute que cela passe mal auprès de l'opinion publique qu'on dépense une somme importante pour des oeuvres d'art.

3 Pour éviter l'obstacle et rendre la loi plus cohérente avec l'évolution institutionnelle du pays, on votait, en juillet 2005, dans une loi-cadre générale, une nouvelle loi qui invite les représentants des régions dans la commission dation et qui précise dans les faits que c'est à la région bénéficiaire des droits de succession de donner son accord ou non au projet de dation et de décider de l'emplacement futur de celle-ci. Certes, cela signifierait sans doute que la collection Janssen n'irait pas à Bruxelles, pourtant capitale de la Flandre et que la collection rejoindrait plutôt le musée ethnographique d'Anvers, candidat à cela.

4 Mais, curieusement, la Flandre a refusé cette loi, car elle estime qu'elle n'a pas été votée avec la majorité des deux tiers nécessaire et qu'elle ne peut, d'autre part, pas s'appliquer au cas de Dora Janssen puisque ce dossier a été introduit avant la nouvelle loi. La Flandre a, dès lors, introduit un recours en annulation auprès de la cour d'arbitrage et, en attendant, a bloqué le fonctionnement de la commission dation en n'y envoyant pas de délégué (pendant des mois, cela a complètement bloqué le fonctionnement de la commission).

En réalité, il semble qu'au sein du gouvernement flamand, il n'y a pas d'unanimité sur la position de fond à adopter. Certains, comme le précisera plus tard le ministre VLD bruxellois Guy Van Hengel, estiment qu'il ne faut pas accepter une dation d'art précolombien et «payer» pour un art qui ne touche en rien au patrimoine flamand. D'autres, surtout autour d'Anvers et Louvain, candidats à recevoir la collection, sont d'un avis contraire, expliquant qu'une telle collection peut être un formidable atout pour leur ville. Le gouvernement flamand, par son recours, a cherché à ne pas se prononcer sur le fond et a renvoyé la «patate chaude» au fédéral.

5 En attendant l'arrêt de la Cour d'arbitrage, d'autres dossiers de dation restaient en attente comme la succession Gillon. Roland Gillon, Bruxellois, proposait de régler la succession de son père (21 millions d'euros) par la dation de sa collection Art nouveau constituée avec son épouse Anne-Marie Crowet. Le ministre des Finances a passé outre au blocage de la Flandre et demandé à la commission dation d'étudier le dossier, sans représentant flamand mais avec le représentant bruxellois qui a accepté la dation.

6 A la mi-juillet 2006, la cour d'arbitrage a rejeté le recours flamand. La loi est donc valide. La Flandre désignait, le 20 juillet, son représentant au sein de la commission dation qui peut de nouveau fonctionner normalement. Didier Reynders annonçait que la Flandre devrait, enfin, se prononcer sur le fond de la dation Janssen. Mais, surprise, la Flandre refuse toujours de le faire, arguant que le dossier Janssen est antérieur à la nouvelle loi et que celle-ci ne peut donc s'appliquer à ce cas. Une thèse réfutée par le ministre des Finances fédéral et par la Région bruxelloise puisque dans le cas de la dation Gillon, le décès était également antérieur à la nouvelle loi. On ne voit pas qui pourrait trancher ce litige si ce n'est - peut-être - le comité de concertation région-fédéral qui se réunira en septembre avec ce point à l'ordre du jour. Et, en attendant, la Flandre non seulement refuse de fait la collection Janssen, mais ne reçoit pas non plus les droits de succession bloqués tant que le litige est pendant et ne recevra pas les intérêts de la somme, car Didier Reynders a opportunément signalé à Dora Janssen qu'elle ne devrait pas payer des intérêts de retard sur une succession retardée par l'incurie de l'Etat.

© La Libre Belgique 2006