L'enjeu culturel à Bruxelles

Bert Anciaux veut du "co-communautaire" et rêve de faire de Bruxelles la vitrine de la Flandre.Mais les acteurs sont nombreux.

Guy Duplat

analyse

La semaine dernière, lors de l'inauguration de la très belle exposition, au Palais des Beaux-Arts, "L'empire interdit", son commissaire, Luc Tuymans, parlait de la confrontation entre "l'art belge et l'art chinois". Mais le directeur du Palais des Beaux-Arts, Paul Dujardin, et, bien sûr, le ministre flamand de la Culture, Bert Anciaux, parlaient, eux, de la confrontation entre "l'art flamand et l'art chinois".

Simple anecdote ? Sans doute mais révélatrice des enjeux culturels à Bruxelles. Cette exposition est largement financée par le gouvernement flamand et servira de carte de visite à la Flandre, en juin prochain, à Pékin.

La culture à Bruxelles cherche son statut. La Région bruxelloise n'a pas de compétences culturelles. Le fédéral garde de fortes compétences, ce sont les institutions bi-communautaires comme la Monnaie, le Palais des Beaux-Arts et les grands musées fédéraux, mais il n'a plus les moyens ni la volonté d'y investir fortement. Les deux Communautés, flamande et française, sont, par contre, compétentes et placent leurs pions à Bruxelles, mais à des rythmes différents.

Bert Anciaux, dont les idées évoluent parfois très vite, vient encore de développer, de manière très éclairante, son point de vue à l'occasion d'une interpellation sur Flagey, au Parlement flamand, le 25 janvier dernier. Il expliquait qu'il voulait se battre pour que l'expérience unique et expérimentale d'une gestion "co-communautaire" marche à Flagey (soit directement par les deux Communautés). Afin, disait-il, que cela serve d'exemple positif et puisse aider à faire évoluer les institutions fédérales actuelles, "bi-communautaires", vers un statut "co-communautaire". La Monnaie, Bozar et les grands musées tiennent déjà compte de ce paysage institutionnel et ont bien compris l'intérêt qu'ils ont à collaborer avec les Communautés, ce qu'elles font déjà (voir cette expo "chinoise" au Bozar), mais ils ne souhaitent pas passer à ce statut "co-communautaire" qu'Anciaux voudrait mettre sur la table après les élections de juin. Car ils craignent un blocage dans la gestion et des comptes d'apothicaires stérilisants entre Communautés. Au Parlement flamand, un député en a déjà donné une idée en ironisant, se demandant si en passant du statut de "bi-co" à celui de "co-co", la Flandre ne deviendrait pas "cocu".

Bert Anciaux veut aussi utiliser Bruxelles comme "porte vers le monde pour la Communauté flamande", dit-il, en particulier pour les arts plastiques. C'est pourquoi, il investit dans les expos du Palais des Beaux-Arts, dans le futur centre d'art contemporain Wiels et dans la première Biennale des arts de Bruxelles lancée un peu précipitamment par Bozar pour juin prochain. Fort de son investissement, largement majoritaire, il veut d'ailleurs la rebaptiser "Biennale flamande", ce que les dirigeants du Palais ne pourront jamais accepter.

Les arts plastiques

Face à cette volonté flamande de profiter de Bruxelles comme vitrine, la Communauté française avance sans moyens équivalents. Elle a beaucoup investi à Bruxelles dans les arts de la scène. Mais les arts plastiques restent le grand perdant du refinancement en Communauté française et rien n'est, hélas!, encore prévu pour assurer à nos artistes une vitrine bruxelloise forte. Il n'y a que très peu de subsides pour des expos au Bozar et pour le futur centre Wiels, malgré un avis favorable de la commission des arts plastiques. Peut-être à partir de 2009, dit-on, alors qu'il manque déjà cruellement d'une vitrine bruxelloise pour nos artistes.

Dans cet enjeu bruxellois des arts plastiques, d'autres acteurs pourraient se profiler. La Région bruxelloise n'a, certes, pas de compétences culturelles mais peut agir via ses fonds Beliris et sa politique de l'emploi. Le secteur privé aussi pourrait jouer un rôle. On attend l'ouverture au public de plusieurs grandes collections privées d'art contemporain à Bruxelles (celles de Walter Van Haerents, du Français Eric Decelle et peut-être celle d'Alain Servais). Par contre, les grands sponsors deviennent rarissimes. Dexia retire ses billes et Suez se fait grandement attendre pour le futur projet Magritte. Et, en attendant, le musée des Beaux-Arts doit fermer des salles.

Un dernier acteur pourrait jouer un rôle majeur à Bruxelles : les acteurs de terrain, les institutions elles-mêmes. On voit, avec des initiatives comme Brxlbravo et le Kunsten, que les choses bougent à Bruxelles, que la ville s'affirme multiculturelle et que les gens se parlent. Ils veulent initier un nouveau mouvement qui parviendrait à débloquer les impasses institutionnelles à Bruxelles. C'est sans doute d'eux que naîtra l'avenir.