Vendre les réserves de nos musées ?

Le "Soir" a révélé dans ses éditions de mardi un avant-projet de loi du ministère de la politique scientifique qui permettrait, sous certaines conditions, de vendre des objets appartenant aux collections de nos grands musées nationaux. Si ce projet était voté, il mettrait fin à un principe jusqu'ici absolu, d'inaliénabilité des collections.

Guy Duplat

Le "Soir" a révélé dans ses éditions de mardi un avant-projet de loi du ministère de la politique scientifique qui permettrait, sous certaines conditions, de vendre des objets appartenant aux collections de nos grands musées nationaux. Si ce projet était voté, il mettrait fin à un principe jusqu'ici absolu, d'inaliénabilité des collections.

Cet avant-projet a été rédigé pour tenter de répondre à une demande particulière du musée de l'armée qui souhaite se défaire de certains éléments encombrants de ses collections : des munitions détériorées, de vieux fusils rouillés, etc. Il ne s'agit en aucun cas, pour la politique scientifique, d'ouvrir la porte à la vente d'œuvres majeures afin de renflouer les caisses de l'Etat. Les recettes d'une cession éventuelle reviendraient d'ailleurs au musée qui l'aurait réalisée. C'est avant tout un mécanisme qui aidera nos institutions à mieux valoriser leurs collections en regagnant de l'espace et en rationalisant leurs dépôts. Le texte, selon "Le Soir", précise que "les biens meubles faisant partie des collections artistiques, historiques ou scientifiques de ces institutions peuvent être aliénés de quelque manière que ce soit ou détruits, moyennant une autorisation de désaffectation prise par le ministre sous l'autorité duquel l'institution est placée".

Pour mieux gérer

Mais ce texte très vague encore, et qui n'a pas été à ce jour discuté avec les directeurs de musées, suscite déjà de fortes réactions. Du côté de l'Irpa (L'institut royal du patrimoine artistique), par exemple. La crainte étant qu'en ouvrant une brèche dans le principe général, le gouvernement n'en profite pour demander aux musées de vendre de leurs trésors pour obtenir ainsi les budgets que l'Etat ne peut plus leur donner. Ou de voir des directeurs de musées "brader" leurs collections ou leurs dépôts pour des objectifs à court terme. Alors qu'on ne sait jamais si ce qui est un jour au rebut, ne sera pas demain au pinacle. On répète volontiers que si on avait laissé aliéner les trésors des musées, on aurait revendu à une certaine époque les Khnopff alors passés de mode.

Anne Cahen, directrice du musée du Cinquantenaire est plutôt réticente à ouvrir une telle brèche. Michel Draguet, du musée des Beaux-Arts y est plutôt favorable, sous conditions strictes comme cela se fait dans de nombreux autres pays. "Pourquoi, nous dit-il, ne pourrait-on gérer de manière intelligente nos collections et vendre des œuvres stockées qui n'ont jamais été ni exposées, ni réclamées, ni mises en consultation si cela peut servir à de nouvelles acquisitions pour le musée et que la décision n'est pas prise par un individu isolé mais par tout une équipe. Cela pourrait être une mesure unique." Le museum des sciences naturelles aussi y est favorable qui possède des milliers de spécimens zoologiques conservés dans des bocaux de formol, dont certains datent du XIXe siècle et sont décomposés, ne présentant plus aucun intérêt. Aujourd'hui, vidanger ces bocaux ne peut se faire sans lourdes procédures administratives.

Guido Gryseels du musée de Tervuren, est un grand partisan d'une réforme de la loi. "Cela nous offrira la possibilité de mener une politique dynamique de nos collections. Actuellement, on ne peut rien faire même avec des objets qu'on a - identiques - en dizaines d'exemplaires ou des insectes qu'on a - identiques - par milliers. On ne peut ni les donner, ni les échanger, ni les vendre. On a la plus riche collection du monde sur l'Afrique centrale, mais je n'ai pas d'argent pour sa conservation ou pour la compléter. On devrait pouvoir vendre ou échanger des objets qu'on a en de nombreux exemplaires. Toute décision devrait bien entendu, passer par le comité scientifique et le comité des achats et on pourrait aussi imposer que le produit d'une vente ne pourra aller qu'à de nouveaux achats ou à l'amélioration de la conservation des collections et ne pourra jamais servir à financer le budget ordinaire. Je suis sûr qu'après une bonne discussion entre nous on pourra trouver un consensus sur un tel projet de loi."

Le 6 janvier, les directeurs de musée en parleront et le texte doit ensuite être encore approuvé par la ministre de tutelle et par le Parlement. Un long chemin encore.

© La Libre Belgique 2008