La saga du Palais Stoclet

Comme on le sait, le palais Stoclet, avenue de Tervuren à Bruxelles, vient d’être classé sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Certes, c’est un honneur surtout symbolique, mais il conforte indéniablement ceux qui se battent pour que le palais et son mobilier magnifique restent unis et classés comme " œuvre d’art totale".

Guy Duplat
La saga du Palais Stoclet
©Photonews

Comme on le sait, le palais Stoclet, avenue de Tervuren à Bruxelles, vient d’être classé sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Certes, c’est un honneur surtout symbolique, mais il conforte indéniablement ceux qui se battent pour que le palais et son mobilier magnifique (argenterie, frise de Klimt, meubles, etc.) restent unis et classés comme "œuvre d’art totale". Or la saga n’est pas close pour autant et le nouveau ministre bruxellois chargé du Patrimoine, Charles Picqué, aura sans doute à agir dans les prochains mois comme nous le signalent plusieurs sources.

On sait que le classement du mobilier par la Région bruxelloise en octobre 2005 reste au cœur d’un long débat juridique. Il doit empêcher qu’il ne soit dispersé au compte-gouttes. Mais trois des quatre héritières de la baronne Stoclet ont lancé une longue procédure juridique pour tenter de casser cette décision, estimant qu’elle lésait leurs intérêts. Aude Stoclet soutenant, elle, l’action du gouvernement bruxellois. Tant que ce débat n’est pas tranché, une large incertitude persistera sur le sort final du palais Stoclet toujours fermé à toute visite. Avec la procédure de classement, le Palais ne peut être revendu que dans sa totalité, mobilier inclus.

L’issue du procès sur le fond pourrait avoir lieu cet hiver. La Région bruxelloise avait-elle le droit de classer le moblier comme "immeubles par destination spécialement conçus et réalisés pour le Palais Stoclet". Cette appellation "d’immeubles par destination" paraît curieuse pour du mobilier mais est destinée à contourner légalement l’impossibilité formelle de classer du mobilier à Bruxelles. La Flandre peut classer du mobilier depuis qu’elle a pris en 2002 les décrets nécessaires pour préserver ses "topstukken" et empêcher leur vente à l’étranger. La Communauté française pourrait aussi le faire mais la ministre Fadila Laanan a pris du retard sur ce dossier. Par contre, à Bruxelles, un éventuel classement de biens mobiliers devrait se faire par le pouvoir fédéral (la politique scientifique) qui récupère les matières résiduaires mais qui n’a pas bougé. Depuis 2005, ce problème juridique est pendant et le fédéral qui aurait pu déléguer cette compétence à la Région bruxelloise n’a rien fait.

Si le tribunal devait se ranger à l’avis des plaignantes et estimer que la Région ne pouvait pas classer du mobilier comme "immeubles par destination", le classement serait caduc et le mobilier pourrait théoriquement être vendu séparément. Pour éviter toute surprise, le fédéral et la Région pourraient encore légiférer et prévoir explicitement la possibilité de classer des meubles.

L’autre question est portée avec insistance par Philippe Stoclet, le cousin des quatre héritières. S’il n’est plus impliqué en rien, si ce n’est sentimentalement (son père ayant vendu ses parts en 1951 déjà), il tire régulièrement, et encore aujourd’hui, la sonnette d’alarme. D’abord sur l’état du Palais. "La maison, nous disait-il en 2006, est dans un bien triste état et des travaux importants devraient être entrepris d’urgence. J’ai eu l’occasion récemment de visiter la maison que je connais bien pour y avoir vécu mes quinze premières années avec mes grands-parents et j’ai été choqué par le manque d’entretien, surtout aux 1er et 2e étage et à la façade arrière. De toute évidence, il ne s’agit pas d’une situation récente mais d’une absence d’entretien qui s’étale sur plusieurs années, peut-être 10 à 15 ans. Rien n’est encore irrémédiable mais il est impératif de ne plus laisser aller les choses sous peine de se retrouver devant une situation qui deviendrait catastrophique. Cette situation provient d’un blocage entre les sœurs sur la destination du contenu de la maison."

Depuis lors, la Région bruxelloise et les héritières-propriétaires (la société familiale SAS) ont procédé à plusieurs travaux de rénovation et de maintenance comme on peut le voir chaque jour en passant devant le Palais Stoclet. Des travaux "urgents" pour 1,3 million d’euros sont en cours et programmés jusqu’en 2014, subsidiés pour près de la moitié par la Région bruxelloise. Mais Philippe Stoclet reste inquiet. L’entretien annuel d’un tel bâtiment coûte extrêmement cher (il l’estime à 400000 € par an). Et il fait remarquer que la société SAS, propriétaire et gestionnaire du Palais, est quasi sans actifs financiers et a terminé les deux derniers exercices par des pertes. Elle ne serait pas à même d’assurer la pérennité de l’entretien. Et les administrateurs, uniquement familiaux, seraient peu au fait de la gestion d’un tel patrimoine. Pour lui, on va à une impasse.

Que faire alors ? Des offres d’achat ont déjà été faites. On a cité le gouvernement autrichien et le nom de Ronald Lauder, richissime descendant de la dynastie Lauder et passionné par l’art viennois (il a un musée magnifique à New York consacré à cette époque). Mais les offres (on a parlé d’un prix proposé de 100 millions d’euros) n’ont jamais jusqu’ici été acceptées, car elles étaient estimées par certaines héritières comme insuffisantes. Philippe Stoclet se demande si la Région bruxelloise ne devra pas un jour prendre acte du problème et exproprier le Palais Stoclet pour une centaine de millions d’euros et le confier ensuite, par exemple, via un bail, au gouvernement autrichien intéressé par ce haut lieu de la culture viennoise. Mais ce plaidoyer moral a été attaqué ce week-end dans un long article du "Soir" indiquant que Philippe Stoclet aurait adopté pendant des années une haute ingéniérie fiscale, aux îles Caïmans, pour diminuer ses impôts.

Aude Stoclet, directement impliquée, elle, nous avait donné un point de vue très différent : "Nous continuerons d’abord à assumer, avec le concours des pouvoirs publics , les travaux de restauration qui s’imposent, conformément à un plan de gestion élaboré de commun accord. J’espère que nous pourrons ensuite, dans la tradition de mécénat culturel qui fut celle de notre famille, organiser à nouveau au palais et sur invitation des concerts, récitals et autres événements littéraires et artistiques. Enfin, de nouvelles collaborations, en partenariat avec de prestigieuses institutions muséales, tel le MAC de Vienne, pourront sans doute être trouvées et permettront d’élaborer des projets culturels d’envergure ainsi que des sources de financement alternatives, afin de rendre au palais, en l’ouvrant davantage sur le monde, le rayonnement qu’il mérite."