Picqué : "Sauver le patrimoine a créé l’identité bruxelloise"

On fêtera le 4 mars, les vingt ans de l’ordonnance "historique" sur la conservation du patrimoine et, ce vendredi, le Parlement bruxellois vote d’importants changements à cette loi. L’occasion de faire, avec Picqué, le bilan de la politique du patrimoine et d’étudier les perspectives.

Guy Duplat
Picqué : "Sauver le patrimoine a créé l’identité bruxelloise"
©Photonews

On le sait, Charles Picqué, ministre-Président de la Région bruxelloise est bientôt sur le départ. On fêtera d’autre part, le 4 mars, les vingt ans de l’ordonnance "historique" sur la conservation du patrimoine et, ce vendredi, le Parlement bruxellois vote d’importants changements à cette loi. L’occasion de faire, avec Picqué, le bilan de la politique du patrimoine et d’étudier les perspectives.

" La volonté de sauver le patrimoine, après les dégâts de l’Expo 58 et d’autres destructions, a été constitutive, nous dit-il, d’une identité bruxelloise qui s’est avérée nécessaire pour que nous puissions disposer des outils nécessaires pour gérer la ville. Certes, ce sont des Bruxellois qui ont cassé Bruxelles, mais plus souvent par acculturation que par esprit de lucre. Quand je pense qu’on n’avait jamais pensé à classer le bâtiment de Flagey !"

Depuis, la politique patrimoniale a été intégrée dans la politique de la ville, dont elle fait partie (le nouveau PRDD, plan régional de développement, sort bientôt). " Le patrimoine est une force d’attractivité de la ville, un outil aussi, en dehors de considérations purement culturelles, pour ramener vers la ville des classes moyennes dont on a besoin."

Regardant en arrière, le bilan est impressionnant pour celui qui a hérité plusieurs fois de la compétence particulière sur le patrimoine et, plus souvent, de la compétence générale de la présidence de la Région. L’ordonnance de 1993 remplaçait une loi de 1931 sur la conservation des monuments et sites. " De 1931 à 1993, on n’avait classé que 439 monuments et sites. On a fait dix fois plus après, en vingt ans, avec 1 226 mesures de protection représentant 4 500 bâtiments. " Les autres chiffres du bilan sont à l’avenant, tout a augmenté fortement pour représenter aujourd’hui 60 agents qui gèrent le patrimoine architectural et 12 millions de budget annuel. Le patrimoine classé s’est aussi fortement diversifié. On classe aussi des enseignes, des aubettes, des peintures murales. Une loi permet d’aider ceux qui veulent conserver le tout petit patrimoine. L’archéologie a été fortement poussée et on a cartographié tout le territoire de telle manière qu’en cas de travaux, on puisse immédiatement, s’il y a doute, faire des fouilles préalables. " Nous devons poursuivre le travail d’inventaire du sous-sol et du bâti pour aider à la délivrance de permis de bâtir et empêcher que la ville ne se dégrade à cause de la pression démographique et des impératifs économiques. "

Avis conforme

Ce vendredi, le Parlement votera une modification de cette ordonnance de 1993 (dans le cadre du vote sur le Cobat, le code bruxellois de l’aménagement du territoire). On y trouve d’abord, une pérennisation de la sensibilisation au patrimoine. " C’est la meilleure manière de le préserver, c’est en faire une culture populaire au sens noble." Avec les journées du patrimoine, les classes du patrimoine, les missions vers les écoles techniques, etc.

On réforme aussi le rôle capital mais parfois critiqué de la Commission royale des monuments et sites (CRMS), jugée compétente mais parfois trop " intégriste". En cause surtout, la force obligatoire de ses avis ("l’avis conforme"). " Cela pouvait, il est vrai, être perçu parfois comme une pesanteur, empêchant de prendre en compte d’autres aspects importants. Mais je n’ai pas voulu aller jusqu’à supprimer cet avis conforme, ce qui aurait ouvert la porte à des pressions au nom de la fonctionnalité, de l’alibi de la modernité, de la volonté d’une isolation extrême, de besoins sociaux Il fallait garder une protection sérieuse du patrimoine. C’est pourquoi l’avis conforme demeure, mais est rendu plus restrictif. Il faut, pour qu’il y ait un avis conforme, qu’on ait atteint au sein de la CMRS un double quorum des deux tiers, de présents et d’avis favorables. Cela devrait rendre la commission encore plus responsable de son rôle. "

Des biens inclassables

Dans ce bilan, Charles Picqué n’évoque pas la protection de l’architecture d’après-guerre, dont on dit qu’il ne serait pas un "fan". Il répond de manière prudente : "Il est normal que cela fasse débat et que le pouvoir s’entoure en la matière d’avis d’experts. Il ne peut laisser se perdre un patrimoine qui sera témoin d’une époque. On l’a fait, hélas, un moment avec l’Art nouveau comme on le sait Cela s’étudie au cas par cas, tenant compte de l’avis des experts, de la durabilité d’un bâtiment, de son intégration dans un bâti d’ensemble. "

Pour l’avenir, Charles Picqué pointe des défis. Et d’abord, celui du lien difficile entre patrimoine et économies d’énergie, deux exigences souvent contradictoires. Bien isoler un bâtiment peut le défigurer (changement des châssis, etc.). Une étude a été demandée à ce sujet à l’Agence parisienne de l’urbanisme pour définir des règles de bonne conduite. Il faut par exemple, pour des ensembles aussi vastes que les cités-jardins du Floréal et du Logis (1 000 logements) définir des règles d’ensemble. Il s’agirait d’atteindre des objectifs généraux pour des ensembles, atteindre une "moyenne", ce qui permet des exceptions énergétiques pour des bâtiments dont l’architecture est à préserver.

Picqué pointe aussi des éléments du patrimoine qui ne sont pas classés comme tels car la Région serait incapables de payer des travaux de rénovation (patrimoine "privé" comme Tours & Taxis, la dotation royale, l’Atomium, ou patrimoine de l’Etat fédéral, comme les musées ou le palais de justice. " Il faudrait établir des listes de sauvegarde et signer des conventions, en particulier avec l’Etat fédéral pour s’assurer du maintien de ce patrimoine."

Picqué souligne encore, la nécessité de stimuler la formation des artisans dans des métiers spécialisés du patrimoine, via des stages et des formations. Mais il importe aussi qu’une fois ces compétences acquises, ils aient bien accès aux marchés publics, ne fût-ce que comme sous-traitants des adjudicataires.

Enfin, il revient sur un projet qu’il avait présenté il y a quelques mois lors d’une expo sur les éléments de façade conservés de l’hôtel Aubecq. On créerait, peut-être sur la future place Marie Janson à Saint-Gilles, un centre d’interprétation de l’architecture Art Nouveau avec dans son jardin, les éléments de l’hôtel Aubecq. Ce lieu serait le départ idéal pour de parcours Art Nouveau dans la ville, "un élément essentiel de notre attractivité internationale."

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