La liberté selon Pic de La Mirandole

Intellectuel subtil, fin connaisseur de la philosophie allemande, particulièrement soucieux des questions d’éthique et d’éducation, Luc Ferry était convié lundi soir à clore le festival Philo Escales organisé à Louvain-la-Neuve.

La liberté selon Pic de La Mirandole
©TANGUY JOCKMANS
Entretien, Éric de Bellefroid

Intellectuel subtil, fin connaisseur de la philosophie allemande, particulièrement soucieux des questions d’éthique et d’éducation, Luc Ferry était convié lundi soir à clore le festival Philo Escales organisé à Louvain-la-Neuve sous l’égide du Centre d’action laïque (CAL). Il avait choisi de disserter sur la naissance de l’idée moderne de liberté, à partir de l’humaniste italien Pic de La Mirandole (1463-1494), qui fut par son érudition et sa tolérance l’un des plus grands esprits de la Renaissance.

"Certes, reconnaît le philosophe, l’idée était déjà présente dans le Protagoras de Platon. C’est donc une idée qui vient de loin, mais elle demeure alors encore très marginale. Elle n’atteindra sa pleine maturité qu’avec Rousseau, Kant, Fichte, puis Husserl, Heidegger et Sartre en définitive. Cette idée moderne de liberté nomme la capacité de l’être humain - par opposition aux animaux - de s’arracher à tous les codes de la nature et de la biologie pour inventer son destin, sa vie."

Chez Pic de La Mirandole, cette idée de liberté sera présentée sous la forme d’une fable. Dans un petit texte intitulé "De la dignité humaine". "Dieu, créant le monde, a doté les animaux de toutes sortes d’attributs naturels qui leur permettront de vivre : des ailes aux oiseaux, des nageoires aux poissons, une carapace aux tortues, des piquants aux hérissons, etc. De surcroît, il donne une place à chaque espèce. Ainsi fut conçu l’écosystème, c’est-à-dire un monde équilibré où chacun peut survivre."

L’homme tout nu

Mais le Créateur s’aperçoit assez tôt que l’homme, lui, est né tout nu : sans ailes, sans griffes, sans même une place assignée dans le monde. "L’homme donc est moins bien équipé que l’animal. Il court moins vite et n’a pas a priori la capacité de grimper aux arbres. Mais tout nu et tout faible qu’il soit, formidable signe d’élection, il sera pourvu de liberté. Là, par conséquent, où l’animal est programmé par la nature, l’homme en revanche est un avatar du mythe de Prométhée, qui va lui donner le feu, les arts et la technique afin de lui permettre de compenser sa faiblesse initiale. Ce que Zeus ne va d’ailleurs pas supporter, puisque les hommes vont se prendre désormais pour des dieux."

Longtemps après, on l’a dit, c’est-à-dire beaucoup plus près de nous, Jean-Paul Sartre évoquera la liberté au milieu des déterminismes du marxisme et de la psychanalyse, voire bientôt de la biologie contemporaine avec le retour à l’idée de programmation, comme le souligneront les sciences humaines et sociales.

"Un sociologue comme Pierre Bourdieu va passer sa vie à établir qu’on est déterminé par son appartenance de classe, jusque dans la façon de s’habiller, dans ses choix esthétiques, alimentaires, etc. Freud lui-même était extrêmement déterministe, soutenant qu’il n’y a pas un mot que l’homme profère qui échappe à une sorte de programmation libidino-familiale. Un biologiste tel que Jean-Pierre Changeux dira lui aussi qu’on est entièrement sous l’influence de notre économie neuronale. Aussi va-t-on assister, en philosophie contemporaine, à un large débat entre déterminisme et liberté."

La révolution de l’amour

C’est sur cette toile de fond que Luc Ferry a souvent évoqué, dans ses derniers livres, la "révolution de l’amour". Soit le passage du mariage "arrangé", bien connu dans les villages au Moyen Age, au mariage d’amour.

"C’est un très bel exemple du type de liberté conquise par la Vieille Europe. Or, cette latitude de sortir du mariage de raison - car qui voudrait encore, chez nous, être marié de force ? - pose toute une série de problèmes, dans la mesure même où l’amour est beaucoup plus difficile que la tradition. Soixante pour cent des mariages d’amour, dans les grandes villes européennes, se ponctuent par un divorce. C’est le prix à payer pour cette liberté qu’on préfère à une paysanne qu’on nous destinerait de toute éternité Mais presque partout ailleurs dans le monde, le mariage reste organisé par les familles, et tient du reste beaucoup mieux la route que l’union scellée par libre choix."

Cette illustration de la liberté au départ du choix matrimonial permet alors au philosophe d’insister sur les vertus de notre époque. Car, si l’on écoute l’homme de la rue du XXIe siècle, on inclinerait vite à penser que l’âge d’or de la liberté est bien révolu. "Les gens se trompent totalement, rectifie M. Ferry. Certes, il y eut l’époque bénie des années soixante, parce qu’on sortait de la tradition à un moment où n’existait pas le sida, par exemple, et que régnait une joie de l’émancipation qu’on a parfaitement éprouvée avec la Nouvelle Vague au cinéma. On découvrait une liberté politique et sexuelle inédite en effet. Mais la vérité, c’est que cette liberté-là était réservée à une élite bénie des dieux. Quant à la nostalgie du XIXe siècle, c’était un temps extrêmement rude pour l’immense majorité du peuple. Il n’est que de lire Hugo et Dickens pour s’en convaincre. Tout cela mérite d’être sérieusement pesé et comparé."