Angela Davis à Bruxelles : "L’unité dans la lutte est capitale, certaines différences peuvent devenir notre ciment"

L’infatigable militante des droits humains a tenu en haleine les 1700 personnes venues l’écouter lors d’une rencontre mémorable organisée au coeur de Bruxelles, lundi soir.

Angela Davis à Bruxelles : "L’unité dans la lutte est capitale, certaines différences peuvent devenir notre ciment"
©BELGA

Militante, pacifiste, philosophe, féministe, anti-raciste et anti-capitaliste : le parcours d'Angela Davis, infatigable avocate américaine des droits humains, s'inscrit au carrefour de multiples luttes. Hier, aujourd'hui comme demain. A 78 ans, l'ex-membre des Black Panthers a démontré qu'elle était encore et toujours une formidable oratrice tenant en haleine les 1700 personnes venues assister lundi soir à la Conversation menée au coeur du Cirque Royal. Preuve que son aura n'a nullement faibli. Et si son impressionnante coupe afro a blanchi au fil des ans, l'image de son poing levé reste le signe de ralliement de plusieurs générations de jeunes afro-descendants et de militants de tous âges, aux Etats-Unis et à travers le monde. Un message qui transcende les générations et les origines ethniques à en juger par l'assistance extrêmement diversifiée rassemblée hier soir au Cirque royal.

Organisé par le Théatre National, Présence et Action culturelles et Bruxelles Laïque, l’événement avait dû être transféré vers cette salle plus imposante afin de répondre à la pression insistante du public. Les premières places mises en vente ayant été écoulées en à peine plus de 20 minutes.

Ce profil résolument multiple de l’assemblée bruxelloise est le reflet du parcours et des combats menés par Angela Davis depuis son entrée en lutte à l’âge de 20 ans dans son Alabama natal, Etat où les attaques incessantes du Ku Klux Klan ont poussé la population noire à former des patrouilles nocturnes. C’est dans cette violence originelle qu’elle a puisé l’inspiration pour lutter ensuite contre toutes les formes d’oppressions - racistes, sexistes, économiques, sociales, sans oublier celles qui concernent les minorités sexuelles.

S’inspirer des luttes menées partout dans le monde

"L'unité dans la lutte est capitale, a insisté Angela Davis dès sa rencontre avec la presse. On pense souvent aux différences qu'il faut abandonner ou transcender pour pouvoir se rejoindre. Mais on oublie que certaines différences peuvent justement nous permettre de nous rencontrer et devenir la colle ou le ciment qui nous tient ensemble. C'est le vrai défi que nous devons affronter aujourd'hui. Cela va à l'encontre de l'idée que nous devons forcément tous être semblables pour nous unir et combattre dans la société."

Elle-même semble être l'incarnation de cette intersectionnalité dont il est souvent question aujourd'hui lorsqu'on évoque les luttes (féministes) à mener. « L'intersectionnalité consiste à aborder ensemble des problèmes tels que ceux de la race, de la classe sociale, du genre et de la sexualité. Dans l'histoire du combat contre le racisme, ici en Belgique, vous avez rencontré les même problématiques qu'aux Etats-Unis. La Belgique n'a pas réglé les béances de son histoire coloniale, elle n'a pas encore affronté les conséquences de son passé raciste."

"Je voudrais voir davantage d'échanges plutôt que des communications à sens unique. Aux Etats-Unis, on peut apprendre beaucoup des combats menés ailleurs : Afrique du Sud, Brésil, Europe. Le but n'est pas seulement de s'influencer mutuellement mais aussi de reconnaître que beaucoup de connaissances issues des luttes menées sur le terrain, sous d'autres latitudes, peuvent nous inspirer et nourrir notre propre combat. Cela serait profitable pour nous tous", a-t-elle rappelé.

Extrême droite et lutte pour le climat

La campagne électorale en France lui a ainsi rappelé l'élection de Trump aux Etats-Unis. "Voir une partie de la population se tourner vers l'extrême droite me préoccupe beaucoup comme ce fut le cas au Brésil ou aux Philippines et on voit où cela les a menés ! Aujourd'hui avec tous les problèmes environnementaux que nous devons affronter, cette radicalisation qui s'accompagne souvent d'attitudes climato-sceptiques est vraiment mauvais signe. Car tous les indicateurs le prouvent : nous n'avons plus que trois ans pour inverser la tendance."

La jeunesse, confrontée à de multiples défis dont le changement climatique, lui semble-t-elle suffisamment mobilisée ? "La jeunesse a toujours été à l'avant-poste des luttes et du changement dans le monde. Je suis vraiment heureuse de voir que les jeunes se sont emparés de la bannière pour dénoncer le changement climatique et rappeler qu'il est source d'injustice sociale. Je suis heureuse de voir qu'ils sont conscients que ce n'est pas un problème différent ou à part mais bien que l'injustice environnementale est la condition qui prépare d'autres types d'injustices sociales. Si on veut lutter sérieusement contre le racisme et le néocolonialisme, on doit aussi s'emparer de la lutte contre la pollution et la destruction de l'environnement car ils sont souvent liés. On ne peut gagner le combat contre le racisme si les richesses de la planète sont détruites. Lorsqu'on voit la conquête spatiale dans laquelle certains milliardaires se sont investis, on constate qu'ils ne se soucient pas du futur de cette planète, ni de la pollution qui menace non seulement les êtres humains mais aussi tous les êtres vivants. Et ils pensent déjà à aller coloniser une autre planète… Le changement climatique n'est pas un problème qui concerne seulement le genre humain. C'est une problématique interconnectée qui concerne les animaux, les plantes, etc."

"La lutte continue"

Dénonçant le racisme systémique enraciné dans nombre de sociétés capitalistes "en tant qu'arme utilisée par la classe dominante pour générer davantage de profit", Angela Davis pointe les survivances entre les époques. "En 1970, nous dénoncions déjà la situation vécue par la population noire, constituée à 94 % d'ouvriers et pour cette raison, figurant toujours parmi les premières victimes de la crise économique aux Etats-Unis. Et on a bien vu qu'avec la crise sanitaire, les travailleurs les plus touchés résidaient parmi les populations noires et immigrées", poursuit-elle.

Lundi soir, jeunes et moins jeunes sont venus chercher auprès de celle qui est désormais conférencière et professeure de philosophie à la retraite les clés pour mener la lutte et parvenir à "résister à la violence d'un système profondément inégalitaire sans jamais cesser d'être révolté(e)". "La lutte pour plus d'égalité continue" comme l'ont rappelé les témoignages de militants, d'avocats et de collectifs citoyens égrenés au fil de cette rencontre de près de trois heures au coeur de la capitale européenne.

"Le secret de la longévité dans le combat réside dans la force de la communauté au sein de laquelle vous êtes inscrit(e) et qui vous soutient, ne l'oubliez pas...", a rappelé Angela Davis, invitant toutes les personnes présentes à former cette communauté en lutte.


La rencontre entièrement filmée et retransmise en direct au NTGent sera prochainement disponible sur Auvio.