Politique

Michel Draguet, directeur du musée des Beaux-Arts, croise les doigts. Il a expliqué hier les grandes lignes de ce que sera le futur Musée fin de siècle (l’art de 1880 à 1914) et a annoncé qu’il devrait s’ouvrir le 7 mai prochain dans l’ancien bâtiment du Musée d’Art moderne. Mais il reste une inconnue. Le gouvernement a imposé le 17 septembre, à tous, un gel des investissements qui ne sont pas "absolument nécessaires". Si ce gel se prolonge pour cet investissement muséal au-delà de la fin de la semaine, la date du 7 mai deviendrait intenable.

La conférence de presse était manifestement destinée à ouvrir un contre-feu à deux périls pour Michel Draguet. D’un côté, il y a le grand silence des milieux politiques face à ses nombreux projets de redéploiement des musées, et de l’autre, il est soumis aux pressions de ses opposants dans le monde culturel, très actifs sur Internet. Il devait montrer que les choses avancent (lire ci-contre).

Le nom sera bien "musée fin de siècle museum", même en néerlandais car il explique que l’expression "fin de siècle" se dit en français dans l’histoire de l’art même quand cette histoire est écrite dans une autre langue. Ce nom sera décliné partout par l’agence Base design.

Le coût du musée sera de 7,5 millions d’euros, un peu plus que prévu, avec 1,1 million apporté par la famille Gillion-Crowet, 2,6 millions versés par le musée grâce aux recettes du musée Magritte et 3,8 millions payés par la Régie des bâtiments. L’architecture de l’ex-Musée d’Art moderne due à Roger Bastin sera largement conservée, y compris le grand puits de lumière qui "irrigue" ce musée enfoui en sous-sol. Il y aura juste une filtration de la lumière centrale pour pouvoir projeter au milieu du puits des films sur l’architecture du début du XXe siècle. La scénographie a été faite "maison" sauf pour la partie de l’étage - 8 consacrée exclusivement à la collection Art nouveau Gillion-Crowet mise en dépôt par la Région bruxelloise, scénographiée différemment par Winston Spriet.

Il n’y aura ni entrée spéciale ni ticket à part. Les visiteurs auront toujours le choix, comme maintenant, de visiter le Musée Magritte ou les collections (le Musée fin de siècle fera partie de celles-ci). Ce n’est que plus tard, explique Draguet, quand aura été construit encore un autre musée thématique au sein des Beaux-Arts ("le Flamminghi museum" sur la peinture flamande) qu’on créera sans doute un prix à la carte en fonction du nombre de "musées" qu’on voudra visiter.

Michel Draguet n’aura besoin, dit-il, ni de subsides nouveaux ni de personnel supplémentaire pour ce musée. Celui-ci préfigure aussi la politique de collaboration entre musées, voulue par lui et par le directeur de la politique scientifique Philippe Mettens. Le visiteur entrera au musée par le niveau - 5 et en sortira au - 8 pour prendre l’ascenseur. On trouvera par exemple, au - 7, une section montée avec la Monnaie sur l’opéra à cette époque avec des enregistrements anciens et des maquettes. Plus loin, le Musée du Cinquantenaire prête une partie de sa collection de photographies anciennes (Michel Draguet, qui est aussi directeur a.i. du Cinquantenaire, sait les critiques qui pèsent sur ce cumul et a bien veillé à ne déplacer aucun objet du Cinquantenaire vers les Beaux-Arts sauf ces photos qui ne sont pas intégrées dans le parcours du Cinquantenaire). La Bibliothèque royale aura aussi son espace pour y montrer des documents rares sur la littérature à cette époque. La Cinematek projettera des petits films du début du XXe siècle. La banque Belfius collaborera aussi en prêtant au futur musée une douzaine d’œuvres de sa riche collection.

Mais que pourra-t-on voir ? Le futur musée redéploie d’abord une partie des collections autour d’une thématique. Le point de départ est la constatation que Bruxelles fut au début du XXe siècle la capitale de la deuxième puissance économique du monde et le siège de deux mouvements importants de l’art : le salon des XX (1883-1894) et La Libre esthétique (1894-1914). Bruxelles fut alors le cœur d’une modernité qui essaimera partout, dans l’art avec Ensor, Khnopff, Spillaert, l’architecture avec Horta et Van de Velde, la littérature avec Verhaeren et Maeterlinck, la musique avec Lekeu. C’est l’articulation entre ces changements dans ces disciplines qui sera au centre du futur musée.

Faisant allusion à ceux qui le critiquent d’avoir fermé le Musée d’Art moderne pour longtemps, il souligne que ce futur musée sera en fait un "musée du Modernisme au sens où il fut développé alors dans la revue ‘L’Art moderne’". Le "fin de siècle" devrait montrer comment cette époque préfigure tout le XXe siècle et comment Bruxelles en fut le centre.

Le parcours débutera à l’étage - 5 par "La société libre des Beaux-arts et le réalisme". Suivra le réalisme social et la personnalité de Constantin Meunier (une première expo temporaire s’ouvrira en mai avec "Gustave Courbet et la Belgique"). On débouchera alors sur le rôle pivot de James Ensor, un des phares du parcours. Et on évoquera l’impressionnisme en Belgique.

L’étage en dessous montrera des projections sur l’architecture de l’époque. Au - 7, on découvrira un autre temps fort avec Khnopff, puis l’opéra, la littérature et le lien avec le symbolisme, Spillaert et Minne. On termine au - 8 par la collection Gillion-Crowet d’Art nouveau. A côté des Bonnard, Gauguin et autres incontournables, les "tops" pour Draguet seront des œuvres moins connues, comme "Les Cigognes" de Louis Dubois, les peintures de Guillaume Vogels, "La Nature" de Mucha, les masques scandaleux d’Ensor, "Memories" de Khnopff ou le marteleur de Meunier.

A terme, Michel Draguet voudrait, au niveau - 2 de l’ex-Musée d’Art moderne, creuser un passage souterrain vers le Mim, qui deviendrait le musée de l’Art nouveau. Celui des instruments de musique déménageant au Vanderboght. Mais c’est encore une tout autre histoire.