Depuis des années, que ce soit à l'étranger ou en Belgique, au niveau fédéral ou des Communautés, l'Etat annonçait qu'il ne pourrait plus continuer à subsidier la culture comme avant et que le salut était dans le sponsoring, comme il se fait à une très large échelle aux Etats-Unis (en Belgique, les projets de loi favorisant le mécénat d'entreprises n'ont hélas jamais été votés et on en paie aujourd'hui les conséquences !) Mais la crise financière et économique va frapper durement ces espérances. Le dernier rapport d' "ArtReview" sur les personnalités les plus importantes dans l'art contemporain (lire p. 22) a éliminé de sa liste les banques UBS et Deutsche Bank, qui furent d'importants sponsors les années précédentes.

BNP suivra-t-il Fortis?

Hugo De Greef, directeur de Flagey, avait ainsi prévu à son budget 2009 50000 euros d'aides de Fortis et 20000 euros d'aides de Dexia. Il devra revoir son budget de l'année prochaine compte tenu de la probabilité que ces budgets soient annulés. On avait déjà vu cela à la fin des années 80, quand les centres de décision des entreprises belges étaient passés, nombreux, à l'étranger. Le sponsoring culturel était déjà devenu bien plus difficile. Il est loin le temps où le directeur d'un musée ou d'une grande institution pouvait téléphoner à quelques grands financiers belges du Crédit communal, des AG ou de la Générale de Banque pour boucler son budget. Il faudra dorénavant convaincre à Paris ou à Amsterdam. Difficile !

Peter De Caluwe, directeur de la Monnaie, explique que Fortis représente 17 pc et Dexia 18 pc du budget total de sponsoring de la Monnaie, soit un million d'euros, à comparer avec un budget total pour la Monnaie de 42 millions d'euros largement incompressible. Un million d'euros de sponsoring en moins, ce serait une production par an en moins. De Caluwe n'a eu aucun coup de fil pour annuler les contrats en cours et espère bien que BNP va continuer le contrat de Fortis.

Le Palais des Beaux-Arts à Bruxelles, a toujours réussi, avec Paul Dujardin (et l'aide d'Etienne Davignon), à équilibrer son budget culturel grâce aux entrées des visiteurs et au sponsoring. C'est un véritable exploit pour un budget culturel de 25 à 27 millions d'euros par an. Dans ce montant, il y a les entrées (un million d'entrées par an !), mais aussi 20 pc de sponsoring, soit 5 millions d'euros par an. Paul Dujardin souligne que la part des banques dans ce budget est importante en chiffres absolus, mais limitée en pourcentage (5 pc). "Les banques ne faisaient déjà presque plus rien par rapport à jadis. Elles ont importé des Etats-Unis les montants des rémunérations de leurs dirigeants mais pas les habitudes de sponsoring culturel américaines !" Il explique que si la situation sera difficile pour tous, ce seront surtout les petits projets culturels qui souffriront. Bozar a déjà l'habitude de chercher des sponsors partout dans le monde. "Les sponsors viendront en fonction de la qualité des projets présentés." Dujardin espère aussi susciter davantage encore dans le tissu des PME un civisme citoyen vers la culture, à l'image du National trust anglais.

Michel Draguet, directeur du musée des Beaux-Arts de Bruxelles, peut se réjouir d'avoir pu boucler l'important budget de "mécénat de compétences" avec le groupe Suez (5 millions d'euros) qui permettra l'ouverture, en mai prochain, du musée Magritte. Il n'est pas certain qu'un tel accord eut été possible dans le climat actuel. Mais pour lui aussi, la crise signifiera la perte possible de sponsors d'expositions. "Les banques nous aident ponctuellement pour des expositions. L'expo Rubens avait comme sponsor principal Dexia. Je n'oserais plus me lancer actuellement dans une telle exposition, nous reportons celle prévue sur Jordaens. J'imaginais faire une expo Bruegel l'ancien, mais elle coûterait 3 millions d'euros, dont un million de sponsoring. Impossible à trouver dans le climat actuel. Il faudra cependant voir comment les choses évolueront. BNP pourrait, comme Suez développer son sponsoring en Belgique (NdlR : pour prouver sa "belgitude" toute neuve). En attendant, nous nous concentrerons sur des expos plus petites et plus centrées sur nos collections et nous tenterons de réaliser davantage de coproductions. Il y a sans doute moyen dans nos institutions de faire mieux avec moins."

Contracter l'emploi ?

Guido Gryseels, directeur du musée de l'Afrique centrale de Tervuren, n'avait de toute manière plus de sponsors privés depuis les attentats du 11-Septembre qui avaient déjà signifié une chute des mécénats. Par contre, fort impliqué en Afrique, il s'inquiète de l'impact de la crise sur ce continent en général. L'Afrique devrait payer le repli probable des pays riches sur eux-mêmes et leurs difficultés propres.

Pour ces grandes institutions fédérales, non seulement ces baisses de budgets ne devraient pas être compensées par l'Etat, mais celui-ci pourrait prendre des mesures d'économies, aussi aux dépens des grands musées et institutions. Personne ne peut encore dire exactement l'impact des mesures budgétaires 2009 sur les grands musées et institutions. La règle de non-remplacement des départs dans la fonction publique vaut-elle aussi pour ces lieux ? On avait parlé d'une diminution des emplois de niveau C et D (c'est-à-dire, des gardiens de musées, des gestionnaires de collections). Si cela s'avérait, ce serait à nouveau une mesure pénible. Sabine Laruelle, ministre de la Politique scientifique, ne pouvait pas encore, hier, chiffrer l'impact pour son secteur. Des arbitrages doivent encore avoir lieu entre cabinets libéraux. Peter De Caluwe est en discussion pour le renouvellement de sa convention avec l'Etat fédéral. Il demandait que les salaires soient indexés. Mais aujourd'hui rien n'est sûr : "Ce ne serait pas sérieux que la "petite" culture soit pénalisée par le renflouement des banques." Mais, d'ores et déjà, une chose est sûre, et non surprenante : les temps seront durs pour la culture aussi.