Politique

Dimanche soir, une bonne partie du monde culturel flamand se retrouvait au théâtre Bourla à Anvers pour écouter la conférence que Gérard Mortier allait faire en hommage à Hugo Claus, mort il y a juste cinq ans. On reconnaissait Tom Lanoye, Guy Cassiers, Erwin Mortier, Jan Goossens et tant d’autres, mais pas un seul représentant de l’actuelle majorité à Anvers. Le bruit courait depuis plusieurs jours que Gérard Mortier allait traiter du volet politique des livres et du théâtre d’Hugo Claus, et qu’il s’en prendrait vivement à l’idéologie nationaliste de la NV-A, même s’il ne citerait jamais ni le nom de ce parti ni celui de son leader.

On eut droit, de fait, à un exposé époustouflant d’érudition sur l’histoire de l’Europe, le nationalisme et la place des artistes. Gérard Mortier, ancien directeur de la Monnaie, du Festival de Salzbourg et de l’Opéra de Paris, triomphe pour l’instant comme directeur du "Teatro real" de Madrid où il a créé des spectacles aussi remarquables que "C(h)oeurs" d’Alain Platel et, maintenant, "Così fan tutte", mis en scène par Michael Haneke. Mortier apparaît comme une conscience de l’idée européenne et du rôle de l’art. Nous l’avons rencontré après sa "lecture".

Quel message avez-vous voulu donner ?

Ce texte m’a demandé trois mois de travail. Je voulais, à travers l’œuvre d’Hugo Claus, aborder deux thèmes essentiels : l’héritage de Mai 68 et des Lumières, d’une part, un héritage fortement attaqué par Bart De Wever, et, d’autre part, la question de l’identité de la Flandre.

A la fin des années 60, Claus joua un rôle important dans le mouvement contestataire qui voulait réformer la politique sociale et culturelle en Flandre. Au Festival expérimental de Knokke, en 1968, il choque l’opinion publique en faisant paraître sur scène trois hommes nus dans le rôle de la Sainte Trinité, pour "Masscheroen", l’histoire moyenâgeuse d’une femme qui vend son âme au Diable. Ce n’est pas Mai 68 qui fut important mais bien le mouvement qui a permis à la Flandre de s’émanciper d’une Flandre marquée par l’obscurantisme du catholicisme rural et ses puissants doyens, avec la basilique de Koekelberg comme cerise sur le gâteau.

"Masscheroen" joua le même rôle symbolique que, plus tard, la chute du mur de Berlin. Le chemin était ouvert pour toute une génération d’artistes flamands qui, dans les années 60 et 70, allaient déterminer le visage et le prestige de la Flandre. J’ai cité Jan Hoet, Frie Leysen, Jan Fabre, Anne Teresa De Keersmaeker, mais aussi des francophones comme Bernard Foccroulle ou Frédéric Flamand. Pour moi, ils sont tous la "génération Claus".

Avec "Masscheroen", la Flandre quittait l’image du XIXe siècle qu’elle avait conservée : obscure, hypocrite, inculte et croyante. Louis Paul Boon le disait : "Avec l’invasion espagnole et la Contre-Réforme, la vie culturelle en Flandre a disparu, ne laissant la place qu’à des serviteurs incultes de l’Eglise romaine". Avant Claus, Maurice Maeterlinck avait déjà fait la même tentative. Maeterlinck, un écrivain de Flandre écrivant en français, preuve que l’identité n’est pas liée à la seule langue.

Précisément, que reprochez-vous à la quête d’une identité flamande portée par Bart De Wever ?

L’identité est toujours associée à l’idéologie nationaliste. Amin Maalouf parle des "identités meurtrières". On peut monter qui on veut contre tout le monde. Quand j’étais enfant, un oncle essayait de me montrer que Gand, c’était bien mieux et autre chose qu’Anvers. Pour moi, on ne peut pas être à la fois européen et nationaliste flamand. La Belgique n’a pas d’importance en soi, mais il ne faudrait pas la changer pour retomber sur un nationalisme flamand et un nationalisme wallon. S’il faut changer la Belgique, c’est pour aller vers un fédéralisme européen. Pour moi, l’identité flamande, ce sont ses artistes et ses villes. L’identité flamande n’a rien à voir avec le repli sur soi, c’est juste le contraire. C’est pourquoi j’ai plaidé pour qu’on place dans les rues et places d’Anvers, les noms de tous ces artistes qui sont les vrais "Fiamminghi", ceux qui font notre identité. Pourquoi pas un tunnel Hugo Claus à côté du "Craeybeckxtunnel" ? En quoi Anvers a-t-il quelque chose à voir avec Kennedy (l’actuel "Kennedytunnel") ? Ces artistes me semblent plus importants - avec tout le respect que je leur dois - que Jan Breydel ou Pieter de Coninck (NdlR : allusion à la vive polémique lorsque Bart De Wever s’en était pris aux écrivains et artistes qui voulaient débaptiser la place Pieter de Coninck, instigateur de la révolte flamande de 1302, pour célébrer à la place le poète du XXe siècle, Herman De Coninck, décédé en 1997).

On reproche aux artistes d’être loin du peuple et d’être élitistes ?

C’est tout le contraire. Hugo Claus fut bien plus proche du peuple que ne l’est Bart De Wever. L’un aimait le peuple, les populistes exploitent le peuple. Les plus élitistes, ce sont les hommes politiques puisqu’ils sont élus. Le peuple les choisit pour en faire ses élites. Qualifier donc les artistes d’élitistes, c’est un sophisme. La tâche des hommes politiques devrait être de rapprocher le peuple des artistes, mais les populistes ne veulent pas le faire car ils préfèrent garder le peuple sous leur seule emprise. Ils ont d’autres projets que le bonheur du peuple.

Etes-vous inquiet pour l’avenir ?

Il faut actuellement informer le peuple flamand qu’il est exploité. La N-VA est un parti autoritaire comme on est train de le voir à Anvers. Il utilise cette ville pour mieux se placer pour la suite de son programme. Mais je pense que dès que Bart De Wever dira clairement qu’il veut la séparation du pays, il va commencer à perdre. Le problème est que les autres partis ne sont pas assez forts. Et c’est aussi le côté francophone qui a fait le lit du succès de De Wever, ne l’oublions pas. Mon rôle est d’essayer de semer le doute dans les esprits.