Le dernier bâtiment marquant au Congo date de l'époque coloniale : c'est le musée de Lubumbashi construit il y a cinquante ans par Claude Strebelle, l'architecte du Sart-Tilman. Il y cependant bon espoir qu'un nouveau bâtiment se construise et fasse date. Le très dynamique gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi Chapwé, fort actif dans le renouveau de Lubumbashi, a demandé à "Philippe Samyn and Partners" un projet pour la future faculté d'architecture à créer à l'université locale (ce serait la première faculté d'architecture jamais créée au Congo). Si rien n'est encore décidé et si on recherche toujours des sponsors, Philippe Samyn a bon espoir que ce projet, voulu par le gouverneur, se concrétise, d'autant plus qu'il apporte des solutions innovantes et locales et une philosophie neuve.

L'architecte-ingénieur explique comment il s'est d'abord imprégné du "génie du lieu" avant de concevoir son ensemble de "huttes" géantes de tôles ondulées, bambous et coton.

"J'ai été envoûté, nous raconte-t-il, par cette visite au Katanga. J'ai discuté longuement avec les conservateurs du musée de Lubumbashi qui m'ont initié à une culture et à une mythologie d'une richesse inouïe, qui valent bien les nôtres mais qui n'ont pas laissé de traces écrites à cause de la rudesse du climat. J'en ai discuté depuis lors avec l'ethnologue Luc de Heusch. A Lubumbashi, j'ai aussi rencontré les plus beaux artisans de la planète. J'ai même commandé une pirogue de 6 m de long taillée dans un seul arbre. Je l'échangerai contre une pirogue usagée que je ramènerai dans mon bureau bruxellois pour la suspendre au-dessus des ingénieurs afin qu'ils admirent la perfection de ce travail. C'est du "real engineering", intuitif et parfait." Philippe Samyn prendrait d'ailleurs cet artisan piroguier comme chef charpentier du projet ! Il fut aussi fasciné par la force de la nature, sa fécondité et la connivence presque sexuelle entre l'homme et la nature.

L'architecture de Lubumbashi date des années 30 à 50 et est une architecture occidentale importée. "Les Blancs ne nous ont jamais permis de faire de l'architecture", expliquaient les conservateurs du musée local. Et, ainsi, il y a au Congo, une "énorme culture mais sans architecture. Alors, comment répondre à la demande de bâtiment pour la nouvelle faculté ?"

Le projet de "Philippe Samyn and Partners" est donc parti des talents des artisans, de cette riche culture (les "huttes" ont des ressemblances formelles avec les masques Luba) et des forces de la nature (le soleil, les termitières, etc.) Il s'agissait de créer des bâtiments sans briques et sans électricité, avec des modes constructifs et des matériaux locaux.

Le résultat est un ensemble de douze salles de cours, rondes comme les cases, de 16,5 m de haut, entourant un "grand auditoire" de 33 m de haut. Elles apparaissent comme des grandes huttes (le professeur est au milieu, entouré par ses élèves, comme un conteur). Elles sont entourées par un cercle dans lequel sont placés les bâtiments annexes (bibliothèque, sanitaires, etc.) et entourées encore par des dortoirs.

Recouverts de chaume

Les treize salles de cours sont les éléments phare du projet. Leur conception part d'abord du trajet journalier du soleil. Une fente vitrée dans la hauteur de la "hutte" fait pénétrer la lumière et éclaire la salle. La "hutte" est à double paroi comme les murs des termitières : une sorte de "chaussette" de coton laisse passer la lumière et, par-dessus, il y a une structure en tôle ondulée, le grand matériau local, protégée de la chaleur par du chaume (voire, il faut encore l'étudier, par des feuilles de bananier).

Autour de la "tour" de 12 m de haut, comme une "jupette", il y a un toit rond en tôle ondulée recouverte de chaume, une "barza" (la terrasse des maisons coloniales) qui sert aussi à chauffer l'air qui passe par-dessous, créant un gradient thermique dans la "tour" de la "hutte". Comme dans une termitière, ce gradient permet un courant d'air rafraîchissant. Pour faire tenir cette haute structure de 12 m en tôle ondulée, face aux bourrasques et aux orages, Philippe Samyn a imaginé un écheveau de soutènement en ronds à béton de 8 mm de diamètre (voire en bambous, on étudie la possibilité), en utilisant les outils informatiques les plus sophistiqués. Le tout peut être réalisé par les artisans locaux. Une "tour" s'assemble en quatre parties, de 300 kg chaque fois, dont l'intérieur est maillé comme une ruche d'abeilles.

Si le bâtiment utilise parfois l'informatique la plus pointue pour les calculs, tous ces bâtiments peuvent être faits à partir de matériaux locaux, sur base des capacités des artisans locaux. Ceux-ci seront d'ailleurs ensuite des "professeurs invités" de la faculté d'architecture pour enseigner leur art. "Je crois de plus en plus, explique encore Philippe Samyn, qu'il faudra utiliser les matériaux avec parcimonie et faire travailler davantage les méninges lors de la conception des projets. Le temps d'une architecture où on compensait la main-d'oeuvre par une surabondance de matériaux ou de technologie est terminé."

Certes, cette faculté, si elle voit bien le jour, sera encore le fruit d'un architecte occidental. Mais elle se base sur le Congo lui-même, les techniques et la culture locale et pourra, à terme, grâce à la future faculté d'architecture, devenir le départ d'une architecture contemporaine congolaise encore à créer.