C’est un événement important pour la culture à Bruxelles. Hier, au Wiels, a été présenté un "plan pour Bruxelles" préparé pendant deux ans par plus de 120 personnalités culturelles de tous bords (francophones, néerlandophones, européens) : un document en cinq chapitres et 34 propositions concrètes. Ce plan se veut évolutif. L’ambition est d’obtenir, dans un premier temps, que trois points du plan soient réalisés, mais le but est de continuer ensuite le mouvement. Une initiative venue de la base, des opérateurs culturels eux-mêmes, face à l’impuissance des politiques.

Car il faut repartir du constat de départ : Bruxelles est une capitale multiple, pluriculturelle, riche de ses artistes, mais elle pourrait faire bien mieux. Les auteurs du plan parlent de Bruxelles comme d’un "champ de bataille politico-culturel où les enjeux uniques sont traités sous des angles multiples" et d’une "jungle dans laquelle deux Communautés et une longue liste d’autres niveaux de pouvoir suivent librement leur propre chemin". La culture est pour l’essentiel, gérée indépendamment par les deux Communautés, la Région bruxelloise n’ayant pas de compétences culturelles. Ce "micmac", cet émiettement des compétences, ne parvient qu’à peine à gérer quelques projets multiculturels (type Kunsten ou Wiels), ne peut pas coordonner l’offre culturelle et est incapable de "vendre" Bruxelles comme le font les autres grandes villes pour lesquelles la culture est devenue un outil important de développement économique (voir Bilbao), et d’image de marque ("branding"). Il n’y a ainsi pas de bâtiments phare d’architectes internationaux, pas de musée d’Art contemporain, pas de grande salle de spectacle, pas de grand festival d’été, populaire, mais de vrai niveau culturel comme à Lille, Nantes, Anvers (Zomer van Antwerpen) ou Ostende (Theater aan Zee).

Les politiques n’ont pas pu bouger. L’accord de coopération entre les Communautés, annoncé par Fadila Laanan et Bert Anciaux est mort. On signe des accords avec la Moldavie ou le Burkina, mais pas entre francophones et néerlandophones à Bruxelles. Si les deux Communautés ont bien investi à Bruxelles pour développer l’offre, les acteurs de terrain veulent davantage. Ils veulent œuvrer ensemble pour répondre aux défis (multi) culturels et dans davantage de cohérence.

Ils l’ont montré à Bruxelles 2000, puis, en créant le "Kunstenoverleg" et le "réseau des arts" fédérant les opérateurs de chaque Communauté. Ils ont créé ensemble BXLBravo (lire ci-contre). En 2007, les deux réseaux, représentant plus de cent institutions, signaient un accord de coopération. Certes, le mouvement est davantage porté par les néerlandophones (plus conscientisés sans doute par ces enjeux de multiculturalisme), mais tous sont persuadés que Bruxelles doit avoir une vraie politique, mieux intégrée.

Dans ce plan, exercice rare de démocratie participative, on peut pointer quelques propositions avancées hier par Jan Goossens (KVS), Peter De Caluwe (Monnaie), Fabienne Verstraeten (Halles) et d’autres. Comme inciter les opérateurs culturels à avoir un collaborateur d’une origine culturelle différente, donner des moyens pour la traduction et le surtitrage, construire une base de données globale qui cartographie l’ensemble de l’activité artistique et culturelle à Bruxelles. Ils identifient trois zones prioritaires de développement culturel : l’axe du canal, afin de combler la fracture culturelle entre les quartiers, le quartier européen (l’Europe est demanderesse de sortir de son ghetto) et le Cinquantenaire. Ils proposent d’élargir le calendrier de la programmation annuelle (pour que l’été culturel ne soit plus un désert) et d’aménager les heures d’ouverture des musées pour qu’ils restent ouverts en soirée. Ils font aussi une série de propositions pour que Bruxelles soit plus accueillante aux artistes.

Le point le plus délicat est l’institutionnel. Le plan propose une approche graduelle : que les deux Communautés et la Région créent d’abord, "une cellule de coordination pour les affaires culturelles" qui stimulerait un "plan régional de développement culturel". Il y aurait ensuite un accord culturel entre les Communautés et avec la Région, pour le territoire de Bruxelles. Les Communautés pourraient ensuite confier certaines compétences à Bruxelles. De même, on organiserait un marketing culturel unique à Bruxelles.

Impossible de tout citer (pour le plan voir www.reseaudesartsabruxelles.be). Pour Bernard Boon-Falleur, ex-directeur de Flagey et cheville ouvrière du plan, ce serait déjà formidable, par exemple, de créer un agenda culturel commun pour Bruxelles. Fabienne Verstraeten voudrait qu’on avance sur la (non) logique institutionnelle actuelle. Tous les deux plaident pour un vrai festival d’été porté par les institutions. Et tous se réjouissent que ce réseau venu de la base devienne l’interlocuteur incontournable et imaginatif des pouvoirs publics.