Ce jeudi a été donné, à Bruxelles, à la Bibliothèque Royale, le coup d’envoi officiel d’Europeana : la grande bibliothèque en ligne que l’Europe souhaitait pour concurrencer le projet privé de bibliothèque virtuelle de Google. Les ministres européens de la culture, le président Barroso et les commissaires européens étaient là pour ouvrir ce portail gratuit : www.europeana.eu.

Encouragé par l’extraordinaire rush qui s’est produit dès jeudi matin vers ce site d’accès libre à tout le patrimoine européen (lire ci-contre), le ton était à l’euphorie. Barroso a placé ce projet dans la foulée de la Renaissance, un ministre comparait Europeana aux grands voyages qu’on faisait jadis à travers l’Europe pour s’imprégner de son patrimoine, mais qu’aujourd’hui chacun pourra faire depuis son ordinateur. Barroso martelait que "la culture est, et doit être, au cœur de l’intégration européenne". Chacun est venu avec son exemple : grâce à Europeana on pourra - virtuellement mais quand même - reconstituer telle Bible ancienne dont les feuillets étaient dispersés entre différents musées. Les étudiants chypriotespourront connaître les trésors du Danemark. Bref, c’est l’accès pour tous au patrimoine culturel et, de plus, avec des infos "contrôlées, organisées, hiérarchisées, remises en contexte et nullement sous forme de références en vrac comme chez Google", estime la commissaire Viviane Reding.

Comme Erasmus

Le sentiment général était qu’Europeana était vraiment un projet dynamisant la construction européenne, en partant des besoins de ses citoyens, comme le fut Erasmus pour les échanges d’étudiants.

Bien sûr, on n’en est encore qu’aux balbutiements. Le prototype lancé jeudi se contente encore de deuxmillions d’œuvres numérisées, toutes tombées dans le domaine public afin d’éviter l’écueil du paiement des droits d’auteurs. Europeana est une bibliothèque au sens large, dans l’esprit du XXIesiècle, car elle rassemble aussi bien des livres, que des manuscrits divers, des peintures, des cartes, des photos, des films, des documents audiovisuels. On y retrouve autant "La divine comédie" de Dante que "La jeune fille à la perle" de Vermeer, la "Magna carta" britannique, des enregistrements de Beethoven, Mozart et Chopin ou des images de la chute du mur de Berlin.

Ce projet a été porté par la commissaire à la société de l’information et aux médias, Viviane Reding. Europeana se base sur une Fondation "Bibliothèque numérique européenne" rassemblant un millier d’institutions culturelles européennes. Dans un premier temps, Europeana fédère une partie de ce qui a déjà été digitalisé dans ces musées, bibliothèques, archives et collections en Europe. L’interface est multilingue (en 21 langues) afin qu’un étudiant tchèque puisse consulter des ouvrages de la British Library sans aller à Londres et qu’un amateur d’art irlandais puisse contempler la Joconde sans aller à Paris.

Œuvres orphelines

Europeana veut maintenant grandir et atteindre déjà dix millions de documents de toutes sortes fin 2010 grâce à 14 salariés et un budget annuel de 2,5millions d’euros auquel s’ajoutent les centaines de millions d’euros dépensés par chaque Etat pour numériser ses trésors. Ce ne sera encore qu’une goutte d’eau par rapport aux 2,5milliards de livres détenus par les seules bibliothèques européennes, sans compter les autres types de documents. Barroso indiquait que seul 1 pc du patrimoine était déjà numérisé. Il faudra aussi étudier le problème des œuvres avec droits d’auteurs et celui des millions d’"œuvres orphelines", c’est-à-dire sans ayants droit connus mais qui ne peuvent encore être libérées.

En 2009-2010, environ 69millions d’euros provenant du programme-cadre de recherche de l’Union européenne seront affectés à des activités de recherche sur les bibliothèques numériques. Pour la même période, environ 50millions d’euros devraient être alloués à l’amélioration de l’accès au patrimoine scientifique et culturel européen.

L’ampleur de la tâche a déjà rebuté Misrosoft. Le groupe informatique avait lancé fin 2006 son propre projet de bibliothèque pour l’abandonner 18 mois plus tard après avoir numérisé déjà 750 000 ouvrages.

Le seul vrai concurrent d’Europeana est donc Google qui a lancé dès 2004 son "Google Book search" et qui annonce avoir déjà numérisé sept millions de livres. C’est pour éviter que Google et les pays anglo-saxons aient le monopole de la bibliothèque numérique universelle que Paris, d’abord, a lancé le projet Europeana, repris ensuite par l’Europe.

A l’annonce de ce lancement, Google s’est félicité du développement de cet ambitieux projet. "Les projets de numérisation comme Europeana envoie un signal fort montrant que les auteurs, éditeurs, bibliothèques et compagnies technologiques peuvent travailler ensemble pour démocratiser l’accès au savoir collectif mondial", dit Google dans un communiqué.