Jan Fabre ou la guerre des corps

Le chorégraphe et plasticien Jan Fabre arrive au Palais des Beaux-Arts avec une oeuvre choc qui remue, secoue et heurtera une partie du public. Rencontre avec ce créateur hors du commun.

PAR GUY DUPLAT

ENTRETIEN

Le chorégraphe, plasticien, entomologiste, écrivain, metteur en scène Jan Fabre sera au Palais des Beaux- Arts pour quatre soirs avec son oeuvre choc `As long as the world needs a warrior's soul´ (`Aussi longtemps que le monde a besoin d'une âme de guerrier´), créé à Hanovre au printemps. Une chorégraphie pleine de sang, de douleur, de sexe, mais aussi de ketchup et de chocolat dont se barbouillent les acteurs. L'Anversois (42 ans) commence ainsi une collaboration avec le Palais des Beaux-Arts qui sera dorénavant son `pied-à-terre´ bruxellois à la place du Lunatheater déserté par Hugo De Greef. Il y présentera aussi sa revue artistique internationale `Janus´. Après être allé au printemps dernier à Montpellier et, en été, en Avignon avec un très beau solo de danse, Jan Fabre rentre d'une nouvelle tournée française très riche: il a joué son oeuvre au Théâtre de la Ville, exposé ses sculptures étranges de coléoptères ou celles couvertes de tranches de jambon sous cellophane à la galerie Daniel Templon. Ses courts métrages ont été projetés avec grand succès à Beaubourg et son premier livre en français reprenant des courtes pièces étranges a été publié cette année aux éditions de l'Arche (`rêver, les rêves c'est de la foutaise, écrit-il, veiller voilà ce qui compte´). Nous avons rencontré celui qui, depuis vingt ans, a créé une grande oeuvre polymorphe, difficilement classable.
A Paris encore, l'accueil pour votre travail fut très bon, mais il a choqué une partie du public, qui est partie pendant le spectacle. Ne craignez-vous pas de heurter le public des Beaux-Arts?

Que le public m'accorde le bénéfice du doute. Je ne veux pas provoquer ou choquer. Ce n'est pas mon souci. Notre travail est le fruit d'un long effort de quatre mois aussi fragile qu'un papillon qu'on tient entre ses doigts. Dans notre préparation, chaque goutte de sueur, chaque clin d'oeil était important et respecté. Le résultat: c'est notre manière de communiquer. Certes, je ne fais pas du `design theatre´, il y a des côtés anguleux qui peuvent gratter dans mes pièces et être perturbants. Mais quand on est artiste, le but est de communiquer avec son public.

Une partie du public réagit parfois violemment. A Londres, on a vu des spectateurs détruire les décors. Et vous-même, ne souhaitez-vous pas apparaître en photo dans les journaux belges ou sur les télévisions belges de peur d'être pris à partie dans la rue?

C'est vrai en Belgique, mais pas en France ou en Allemagne où je me montre dans les journaux. Mais ici, il y a eu des agressions contre mon travail et à Anvers, il y a le Vlaams Blok. Je veux avoir ma vie privée.

Avec la montée du Vlaams Blok, resterez-vous à Anvers, votre ville?

Je reçois beaucoup de propositions d'Allemagne ou d'autres pays, avec des promesses de subsides bien plus importants que les maigres aides que je reçois en Belgique, mais je veux rester à Anvers, mon âme est ici. Et comme artiste, j'estime qu'il faut continuer à se battre sur place contre l'extrême droite. C'est vrai que le Vlaams Blok connaît un succès que je m'explique mal. Je puis juste dire que j'en suis honteux.

Le ballet que vous donnez au Palais des Beaux-Arts est très militant avec un long monologue d'Ulrike Meinhof, de la bande à Baader, du rock très agressif, un long cri de Léo Ferré. Vous voulez secouer le spectateur, l'éveiller? Vous citez Camus qui disait: `je me révolte, donc nous sommes´.

Comme artiste, nous devons aider à guérir les blessures que les gens ont dans leur tête mais nous devons aussi secouer leur corps. La pièce `as long´ est la pièce la plus politique que j'ai jamais faite. Très anti-Vlaams Blok. Depuis vingt ans, je fais de l'art. Il est temps de faire entendre ma voix, comme artiste, dans un discours très anti-`droitisation´. Je ne veux pas non plus accepter que notre corps soit monopolisé par notre société et qu'il devienne un corps aseptisé qui ne sente plus, ne transpire plus, ne saigne plus, ne défèque plus. Mon travail est un plaidoyer pour la vulnérabilité des gens. Je ne suis ni cynique, ni désespéré. J'ai peut-être de l'ironie mais j'ai surtout de l'espoir. Comme Octavio Paz, je pense que la vraie avant-garde est romantique. Mes acteurs sont des guerriers de la beauté. Mais c'est leur corps qui devient leur propre cible, leur blason, dans le champ de bataille.

Pourquoi cette saleté sur scène, ce combat avec cette nourriture qui enduit les corps et oblige les danseurs à se doucher régulièrement?

Je fais une anthropologie de la nourriture. Quand je me souviens de ma petite soeur à deux ans, je vois qu'on lui donnait à la fois un bâton de chocolat et une grande bassine d'eau pour se laver. Aujourd'hui, il n'y a plus ce contact, la nourriture est bonne à être cachée à l'intérieur des corps, à être ingérée, mais le corps extérieur doit être clinique, parfait. On fait ses courses aujourd'hui dans des magasins qui ressemblent à des bunkers avec des aliments aseptisés, sous emballages hermétiques. Ulrike Meinhof avait été enfermée dans une cellule d'isolation sensorielle, regardez aujourd'hui les publicités sur ces corps lisses sans odeurs, c'est la même chose. Ma pièce traite de ce terrorisme de la propreté. Le corps doit protester, être en insurrection. Tout le corps, aussi le corps spirituel, émotionnel, le corps érotique.

Vous demandez des efforts énormes à vos danseurs?

Comme on le dit, c'est 10% d'inspiration et 90% de transpiration. Mais ils travaillent avec moi, souvent depuis 15 ans, et ils savent que je me donne aussi énormément dans ce travail.

Dans votre oeuvre polymorphe, quel est le lien? Comment mettre ensemble votre théâtre, vos sculptures de scarabées cousus, vos peintures au bic bleu, les tranches de jambon dont vous avez orné les colonnes d'un bâtiment à Gand?

Il y a des liens entre tout cela, dans ma tête. Mes oeuvres plastiques renvoient à la danse et inversement. Au départ, je suis entomologiste et cela m'a toujours fort influencé.

Les insectes sont de redoutables guerriers qui savent se métamorphoser. Je monte mes mises en scène de ballets à partir des stratégies des insectes. Comme j'ai exposé des oeuvres qui étaient des champs de batailles dont les combattants étaient des scarabées.

Mes premières peintures au bic bleu, venaient de l'idée de suivre au bic, les traces d'un insecte sur une feuille blanche. Quant aux tranches de jambon, cela date de mes tout débuts, il y a plus de vingt ans, quand j'avais mis des tranches de jambon sur les jambes des danseurs. Je cherche à relier toutes ces disciplines, à pratiquer ce qu'on appelle en anglais la `concilience´

Vous avez un grand succès en Belgique, en Allemagne, en France maintenant depuis votre tournée à Montpellier, à Avignon et à Paris. Vous avez été invité à Bogota. N'y a-t-il pas un risque à faire partie de l'establishment?

Je travaille depuis vingt ans. J'ai été dans les nuages mais aussi dans les grottes. Le succès est un poison, je le sais. Le succès ne m'aveugle pas. Toute mon oeuvre reste une interrogation.

`As long as the world needs a warrior'soul´ de Jan Fabre. Les 6, 7, 8 et 9 décembre au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (salle M). Tél. 02.507.82.00.

© La Libre Belgique 2000

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