Privée d'artifices, la Flûte revient à l'essentiel

Nonobstant une grève des machinistes, l'Opéra de Paris propose une `Zauberflöte´ qui séduit par le chant et la vérité théâtrale. Nathalie Dessay y campe une prodigieuse Reine de la Nuit.

NICOLAS BLANMONT

ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

L'Opéra de Paris s'offre deux nouvelles productions pour les fêtes: une `Flûte enchantée´ au Palais Garnier et, dès le 14 décembre, une `Chauve-Souris´ à la Bastille.

C'est le moment qu'a choisi un large front commun syndical de personnels technique et administratif pour partir en grève, comptant bien que la direction accorderait les augmentations demandées pour ne pas devoir annuler la trentaine de représentations prévues.

Mais le bras de fer est engagé: `La flûte´ est donnée chaque soir, certes dans un décor unique et sans les multiples effets scéniques initialement prévus feu d'artifices pour la Reine de la Nuit, ascenseur-trappe pour les trois Dames, montgolfière pour les trois Garçons, mais avec l'appui inconditionnel des solistes et de tout le personnel artistique.

Les grévistes en sont réduits à inciter le public à demander le remboursement de ses places pour cette `Flûte´ amputée, mais le message est peu suivi: l'oeuvre reste une des plus populaires du répertoire, et ce qui reste à voir et à entendre vaut pleinement le détour.

VÉRITÉ EXPRESSIVE

Bien sûr, il y a quelque chose d'un peu ridicule à voir les trois Dames en l'occurrence plutôt callipyges arriver, marchant presque au pas, pour sauver Tamino, et il est presque désarçonnant de trouver une Reine de la Nuit qui ne surgit ni du ciel ni des enfers pour chanter son courroux. Mais il y a une telle vérité expressive et donc une telle lisibilité dans le chant et dans les dialogues parlés (les esclaves de Monostatos s'expriment même en français entre eux) que le spectateur développe très vite son propre pouvoir d'imagination, et voit dans sa tête à défaut de le voir sur scène ce qui détermine les personnages, les magnifiques costumes de Jean-Marc Stehlé servant pour le reste à satisfaire ce que chacun requiert de merveilleux.

Comment ne pas observer aussi que cette simplification scénique renvoie à la pureté du théâtre de tréteaux, où les gestes et les attitudes deviennent essentiels? Et c'est ici que le travail de Benno Besson, vétéran suisse du théâtre nourri à l'école de Brecht, fait merveille: emblématique, justement, cet air de la colère chanté par une Reine de la Nuit qui, débarrassée du hiératisme dans lequel on la campe ordinairement, arpente le plateau empreinte d'une froide fureur.

FORMIDABLE DESSAY

Il faut dire que Nathalie Dessay est une des plus formidables incarnations du rôle qu'il ait été donné de voir et d'entendre: parce qu'elle le chante avec une justesse d'intonation et de rythme que peu peuvent égaler, mais aussi parce qu'elle ne le réduit pas à un simple exercice de pyrotechnie vocale, donnant au contraire une portée dramatique à chaque vocalise. Après elle, nombre de Reines de la Nuit paraîtront fades, fausses ou les deux.

Les rôles féminins sont d'ailleurs les mieux nantis, si on y ajoute la très fraîche Papagena de Gaële Le Roi et l'éblouissante Pamina de Dorothea Röschmann, dont on admire à nouveau comme dans cette récente `Schöpfung´ avec Nikolaus Harnoncourt la puissance et l'aisance de la projection, mais aussi les nuances et l'assurance. Il serait toutefois injuste de ne pas évoquer l'excellent Papageno de Detlef Roth, bien plus substantiel que les clichés habituels et lui aussi excellent tant comme chanteur que comme comédien.

L'ensemble du plateau est de très bon niveau, jusqu'aux trois Garçons venus du prestigieux Tölzer Knabenchor, en passant par le solide Sarastro aux allures de Fafner de Matti Salminen, moins stable toutefois dans l'aigu que dans le grave. Seule ombre au tableau, le Tamino falot et parfois beuglant de Piotr Beczala, heureusement remplacé par Werner Gura dans la distribution alternative.

Dans la fosse, Ivan Fischer livre une lecture sans surprise mais d'une grande élégance, à la tête d'un orchestre aussi giboyeux que la forêt où Tamino charme les animaux, avec notamment un magnifique glockenspiel dont les sonorités enchantent la vénérable salle.

Paris, Palais Garnier, les 1er, 4, 5, 8, 9, 10, 12, 18, 22, 23, 24 et 25 décembre, les 3, 4, 5 et 6 janvier; 00.33.836.69.78.68. Diffusion sur France Musique le 23 décembre à 19h30.

© La Libre Belgique 2000

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