Des glaçons dans le champagne

Titanic est un beau spectacle familial pour les fêtes. Musique efficace, textes intéressants et mise en scène brillante, il n'y manque que la véritable ivresse du chant

NICOLAS BLANMONT

CRITIQUE

Difficile de titrer un article sur "Titanic" sans sombrer dans l'ambiguïté: naufrage réussi? le paquebot a bien coulé? le spectacle arrive à bon port? Evoquer la seule fortune du célèbre bateau sera inévitablement interprété comme un jugement de valeur négatif sur la soirée. Or pourtant, s'il coule bien, le spectacle n'est nullement, loin de là, un naufrage.

CHOC ATTENDU

C'est que, plus que dans toute autre histoire, on connaît ici la fin. On la connaît, et on l'attend même avec une certaine impatience, à telle enseigne que c'est avec un soulagement un peu sadique qu'on voit arriver, juste avant l'entracte, le choc avec l'iceberg fatal.

La comédie musicale de Maury Yeston et Peter Stone n'est, il faut le dire, pas exempte de quelques longueurs, et le respect de la vérité historique empêche un climax qui exploserait au final: le pic dramatique se situe plutôt au début de la seconde partie, quand une tension réelle se crée autour du constat peu à peu inexorable de la condamnation de plus de la moitié des passagers. C'est aussi ici que la partition de Yeston trouve ses accents les plus originaux et les plus intéressants, l'orchestre quittant son rôle de soutien des songs pour évoquer l'affaissement progressif dans les eaux avec des accents de musique répétitive à la Glass ou à la Adams.

Spectacle familial idéal par l'aisance d'accès de la musique et la popularité du thème - RTL-TVi est même venu en assurer la promotion en diffusant la semaine dernière le film de Cameron - , "Titanic" est aussi un divertissement plaisant parce qu'il n'est pas purement gratuit. Le théâtre n'étant évidemment pas le cinéma, il n'est pas question ici de montrer le naufrage, sauf à noyer aussi la fosse et la salle: l'on ne verra tout au long de la soirée ni iceberg ni eau et, plus que d'effets spéciaux ou d'armées de figurants, la dramatisation viendra de personnages bien typés et de quelques scènes allégoriques.

MATIÈRE À RÉFLEXION

Dès lors, le fait divers est conté moins dans sa concrétisation que dans ses causes: même si la pièce n'a évidemment pas d'ambitions politiques, il y a au moins matière à réflexion dans la peinture des différences sociales entre les trois classes de passagers, ou dans la stigmatisation de la responsabilité du patron de la White Star Line à chercher la vitesse à tout prix.

Cette qualité de l'approche tient aussi, il faut le dire, à la qualité de l'adaptation en langue française, réalisée par Stéphane Laporte avec la collaboration de Jean-Louis Grinda pour le livret. Le patron de l'ORW ajoute une jolie fleur à son chapeau, d'autant que la mise en scène qu'il cosigne avec Claire Servais est de belle facture: bonne caractérisation des personnages, alternance habile des actions parallèles (grâce aussi à de très beaux décors d'Eric Chevalier), lisibilité parfaite, le tout est mené avec une remarquable efficacité.

OPÉRA ET VARIÉTÉ

C'est finalement de certains aspects de l'exécution musicale que viendront les seuls bémols qu'on peut inscrire au bilan de la soirée. Si Gilles Nopre dirige l'orchestre de l'ORW avec beaucoup de maîtrise et un réel sens du crescendo dramatique, les voix n'offrent pas tout à fait le plaisir attendu.

De niveaux inégaux - quelques-uns peuvent se passer d'amplification, les autres pas, les uns viennent de l'opéra, les autres de la comédie musicale ou de la variété - , les chanteurs se révèlent généralement bons acteurs, mais plus d'un connaît des problèmes d'intonation. On soulignera toutefois particulièrement, au sein d'un plateau d'une bonne trentaine de noms, les excellentes prestations de Jacques Verzier (Andrews, l'architecte) et Jacques Duparc (Etches, le steward).

Liège, Théâtre Royal, les 19, 22, 23, 28, 29 et 30 décembre à 20h, le 31 à 20h30; 04/221.47.22.

© La Libre Belgique 2000