Anna Teresa: la rigueur et l'émotion

Anna Teresa De Keersmaeker présente sa nouvelle création, «Rain», sur une musique de Steve Reich. L'an prochain, elle fêtera les 20 ans de sa compagnie «Rosas». Rencontre avec la grande chorégraphe.

PAR GUY DUPLAT

ENTRETIEN

Ce 10 janvier, Anna Teresa De Keersmaeker présente à la Monnaie «Rain», sa nouvelle création mondiale, sur une musique de Steve Reich. Un pur cocktail de danse et de musique, dans la continuité du mythique «Fase» (1982) ou de «Drumming» (1998). L'an prochain, la grande chorégraphe belge fêtera les vingt ans de sa compagnie «Rosas» avec deux mois exceptionnels où elle devrait redonner tous ses spectacles créés depuis 7 ans et en particulier «Drumming» et «Rain» avec musique «life». En parallèle, son travail à la tête de Parts, l'école de danse contemporaine, l'occupe et la passionne. Nous avons rencontré Anna Teresa De Keersmaeker dans la grande salle de répétition de Parts. Elle parle de sa nouvelle création, et plus largement, de musique, de cinéma, d'émotions, de solitude, de la recherche de l'harmonie dans un monde devenu, dit-elle, si «diffracté».

C'est la quatrième fois que vous travaillez sur une musique de Steve Reich?

«Music for 18 musicians» est une magnifique pièce. Je travaille dans la continuité de «Drumming» et «Just Before» qui utilisaient aussi une musique de Steve Reich, comme je l'avais fait jadis avec «Stella» et «Achterland» qui partaient, toutes deux, d'études pour piano de Ligetti. Cette oeuvre de Reich est différente de «Drumming», car elle utilise beaucoup de mouvements harmoniques, avec des notions de pulsations portées en relais par différents instruments, surtout des percussions, ce qui donne un côté lancinant, rythmique, qui invite à la danse. Il y a aussi une idée de vagues inspirées du souffle humain, portées par les cordes et les clarinettes. Cette oeuvre dégage une grande émotion. C'est une musique claire et transparente, un chef-d'oeuvre d'orchestration.

C'est en quelque sorte un retour aux sources avec de la danse pure, sans théâtre et avec la musique de Reich?

C'est aussi la continuité par rapport à ma dernière création «In real time». J'utilise comme matériau de départ, mais sans qu'il n'apparaisse sur scène, un texte de la Néo-Zélandaise Kisty Gunn sur une enfance noyée, une innocence à jamais perdue. Un récit efficace qui bascule dans l'émotion: c'est le récit de l'impossibilité de ramener à la vie un enfant noyé. Ce qui m'intéresse ici, comme toujours dans mon travail avec Rosas, c'est la conception rigoureuse et mathématique de la danse au service de l'émotion. C'est le frottement entre ces deux pôles, ce basculement incessant de l'un à l'autre. «Rain» est la continuité de «In real time» mais c'est aussi sa destruction. J'ai toujours fait des spectacles tantôt de pure danse, tantôt se mêlant au théâtre. Il y a chaque fois un discours, dans le temps et l'espace, à travers la danse, la musique et le texte, visant une dimension poétique et spirituelle.

Cette nouvelle chorégraphie est-elle créée avec les danseurs?

Je ne suis pas le genre de chorégraphe à dire: tout le monde à gauche, tout le monde à droite. J'arrive avec une phrase matrice et les danseurs la transforment. Je donne les règles de construction mais les danseurs exécutent avec leurs corps. La création est un acte partagé.

Etes-vous très exigeante avec vos danseurs?

Nous vivons des relations intenses. Ce n'est pas comme dans un orchestre où le compositeur vient avec une partition à exécuter. Ici, on crée avec des gens, avec des corps, avec leurs émotions, avec leurs limites. Le travail social, la dynamique de groupe, est très intense. Les égos sont à fleur de peau. Comment individualiser les danseurs dans un groupe? Et combiner cela avec un intense travail physique qui fragilise les danseurs et les fatigue. C'est difficile mais c'est ce travail qui rend la danse si belle, si intense. Quand des danseurs nous quittent, c'est pour avoir des enfants ou pour quitter le pays. Mais d'autres comme Fumoy Ikeda et Cynthia Loemij m'accompagnent depuis des années. Je vais d'ailleurs danser un duo avec Cynthia sur une chorégraphie de Jonathan Burroughs. Je voulais danser sur «Barbe Bleue» de Bartok mais la famille du compositeur refuse qu'on danse sur son opéra.

Danser vous-même, est important?

(Rires). C'est vital, comme jouer pour un musicien. C'est une question de santé mentale, cela me rend heureuse. Je vais d'ailleurs danser une fois encore «Fase» pour un film. Il y a des choses que je ne peux pas dire et que je ne peux transmettre que par l'interprétation, la composition.

Vous aimez le cinéma. Pourquoi ne pas se lancer dans la réalisation d'un film?

C'est cher, compliqué. Mais je crois très fort dans une combinaison entre la danse et le cinéma comme l'a fait Lars Von Trier dans «Dancer in the Dark». J'ai adoré Björk, mais j'ai un doute sur Von Trier. Il présente toujours des personnages de femmes qui se sacrifient pour un homme, un enfant. Des spectateurs peuvent se sentir manipulés. Mais j'aimerais faire du cinéma, avec Thierry De Mey par exemple.

La musique est votre passion?

Elle est beauté et consolation. Plus que la littérature ou le cinéma. Mais la musique contemporaine pose question. Ezra Pound a dit que la poésie perd son rapport à la musique quand la musique perd son rapport à la danse. La musique du début du siècle (pensez au «Sacre du printemps» de Stravinsky) était étroitement liée à la danse. Ce lien profond existe moins aujourd'hui. Maintenant, il est plus difficile d'être compositeur que chorégraphe car le compositeur est plongé dans une telle solitude. Comment créer aujourd'hui l'harmonie et la beauté dans un monde si diffracté, où toutes les idées de communication sont si vite déphasées? Comment retrouver l'harmonie comme individu dans une société très collective? Prenez par exemple la musique dite «populaire». Je n'ai rien contre la techno ou la house que j'adore mais, pour le reste, on va vers une musique classique sur Radio 3 flamand qui évite tout ce qui est un peu difficile, qui veut tout simplifier. On cherche à vulgariser, à unifier et on chasse toute notion de découverte. On va droit vers un appauvrissement culturel.

Vous avez monté «Barbe Bleue» de Bartok à la Monnaie. L'opéra continue à vous intéresser?

J'aimerais bien renouveler l'expérience, mais je suis difficile. J'aimerais monter certains Mozart ou «La Tosca» ou «Didon et Enée» de Purcell. Mais l'opéra est une machine lourde, compliquée et ma priorité est ma compagnie et mon travail avec Parts.

Vous avez été, avec votre compagnie Rosas et depuis quelques années, avec Parts, à la base de ce grand essor de la danse en Belgique. Comment expliquer cette explosion créatrice?

Je crois que la Belgique est «entre». Entre la Hollande, la France et l'Allemagne. Bruxelles est une ville «entre», ni petite, ni grande. Nous étions sans traditions de danse excepté Béjart et Mudra mais qui fonctionnaient fort en terrain clos. Or, cet «entre» est un atout, car la danse est par définition internationale. Et de plus, nous avons rencontré des gens exceptionnels au Singel à Anvers, au Kaaitheater avec Hugo De Greef, avec Bernard Foccroulle évidemment qui a eu l'audace incroyable de prendre en résidence une troupe moderne (comme Francfort l'a fait avec Forsythe, Wuppertal avec Bausch et Zurich va le faire ave Meg Stuart). Ce choix a été important pour la danse en Belgique comme la création de Parts, qui a bénéficié au départ de tout l'investissement de Rosas et de la Monnaie. Enormément de jeunes danseurs choisissent aujourd'hui de venir en Belgique et souvent y restent. C'est formidable. On a encore de très grands pionniers comme Jan Fabre ou Wim Vandekeybus mais il y a des nouveaux, passés par Parts, comme Salvador Sanchez ou Tom Plischke. Il y a vingt ans, il n'y avait même pas un département danse à la Communauté flamande! Les choses ont bien changé depuis!

Vous êtes aujourd'hui reconnue dans toute l'Europe et, chaque année, vous allez à Paris au Théâtre de la Ville comme Pina Bausch et d'autres grands chorégraphes?

Le Théâtre de la Ville est un lieu unique, merveilleux, un théâtre de la danse, pour la danse. J'y vais depuis quinze ans avec Rosas et j'ai une énorme gratitude à leur égard et à l'égard du public avec qui on peut parcourir tout un trajet créatif. «Rain» ira à Paris mais aussi à Montpellier, à Rouen, Amsterdam, Francfort.

Anna Teresa De Keersmaeker, tout au long de l'entretien dénoue et renoue ses cheveux, la tête remplie de musique et de mouvements. Créatrice, rêveuse, dans cette grande salle de danse qui vibrera bientôt à nouveau des répétitions des danseurs.

«Rain», chorégraphie d'Anna Teresa De Keersmaeker. Du 10 au 14 janvier à la Monnaie, à 20h. Tél.: 070/233939. Egalement à Anvers (7 au 10 mars), Hasselt (3 avril) et Roeselaere (11 mai).

© La Libre Belgique 2000