Le monde selon Bossard

Dans son Théâtre 140 souvent voué à ce qu'il appelle «l'humour dyslexique», Jo Dekmine collectionne depuis trois décennies et demie les oiseaux rares. En Bertrand Bossard, il a trouvé un spécimen de choix. Comme il partage sa vie avec une Anglaise, il s'est voulu passeur de cultures en mettant sur pied un épatant numéro de «stand up comedian» (un type pince-sans-rire vient vous raconter debout des histoires à dérider les morts), mâtiné de mime et de bruitages de son cru.

PHILIP TIRARD

Dans son Théâtre 140 souvent voué à ce qu'il appelle «l'humour dyslexique», Jo Dekmine collectionne depuis trois décennies et demie les oiseaux rares. En Bertrand Bossard, il a trouvé un spécimen de choix. À côté de ses activités de comédien «sérieux» il joue Maïakovski, Claudel, Pasolini, Shakespeare et des auteurs contemporains, souvent avec le metteur en scène Stanislas Nordey, tandis qu'au cinéma il a tourné notamment avec Raoul Ruiz , ce remuant jeune homme bien français a créé sa propre maison de production, «B. Initials».

Comme il partage sa vie avec une Anglaise, il s'est voulu passeur de cultures en mettant sur pied un épatant numéro de «stand up comedian» (un type pince-sans-rire vient vous raconter debout des histoires à dérider les morts), mâtiné de mime et de bruitages de son cru. Pour se faciliter la vie, il a commis le texte en anglais de bout en bout, à l'exception de l'une ou l'autre expression traduite à l'emporte-pièce.

ÉDIMBOURG, LONDRES, AVIGNON

Quand on est culotté, on l'est rarement à moitié. En 1998, il créait ce one man show d'une heure et quart au Festival d'Edimbourg. Impressionnés par ce concurrent déboulé sans crier «station» sur leur terrain d'élection, les Anglais furent assez fair play pour reconnaître la qualité de la chose et

the young and fair Bertrand Bossard s'en fut promener sa galerie de soixante personnages pour trois séries de représentations à Londres. Restait à convaincre les Français: mission accomplie au Festival Off d'Avignon en juillet 1999 où sa trajectoire rencontra celle de l'éternelle tête chercheuse de Jo Dekmine. «Je prends!» dit ce dernier.«Incredibly Incroyable», c'est un voyage dans l'idéologie du XXe siècle: la révolution russe, le communisme, la guerre froide, la chute du Mur, mais encore le zapping télévisuel, la bagnole, le «French kiss», etc. Tout y passe en un vertigineux défilé de personnages: les Atrides, OEdipe, le sacrifice d'Iphigénie, la guerre de Troie, Hitler, la Résistance (roulez bien le «r», please), le tsar Nicolas II, Boris Eltsine, Elisabeth II, Tony Blair, JR Ewing, Sue Ellen et son inénarrable lèvre tremblante Arrêtez, on n'en peut plus, on se rend!

UTOPIE EUROPÉENNE

Pas de scénographie, pas de jeu de lumières, rien que l'acteur et son talent, en totale proximité avec le public. Si un bon niveau d'anglais est nécessaire pour saisir toutes les finesses du texte dans une langue impeccable, Bertrand Bossard joue admirablement des stéréotypes nés de part et d'autre de la Manche en quelques siècles de (més) entente cordiale , le côté très visuel de la prestation permet d'en goûter l'essentiel si l'on ne dispose que de notions rudimentaires. Nul besoin d'être angliciste, par exemple, pour se plier de rire à la scène du «meurtre du père», en l'occurrence le mime Marceau.

Les Monty Python sont passés par là: le non-sense constitue l'un des ingrédients majeurs de ce spectacle qui cultive la digression inutile comme un des beaux-arts. De sorte qu'il est conseillé de laisser son esprit de sérieux au vestiaire pour aller rendre visite à ce funambule du verbe et du geste habité par la grâce de l'enfance. À l'écouter, on retrouverait même la foi dans l'utopie de la construction européenne.

Bruxelles, Théâtre 140, du 15 au 19 janvier, à 20h30. Tél. 02.733.97.08.

© La Libre Belgique 2000